Le temps s’est replié sur lui-même. Samedi 13 avril, à 23 h 12, Tsahal annonce qu’une attaque iranienne est en cours contre Israël. […]
Il n’y a rien de plus répétitif que les guerres. Une guerre, ça ressemble à un jour sans fin, bouchant toute vision de l’avenir. En Israël, ce dimanche 14 avril, on s’est levé, préparé pour aller faire des stocks dans les supermarchés ouverts, tout le monde était calme, blasé, habitué à un conflit qui semble s’être figé. […]
[…] …partout, sur les réseaux sociaux ou dans les médias, on ne parle que de la guerre. Mais pas un mot sur ce que l’armée israélienne appelle les « dommages collatéraux » : plus de 33 000 morts, dont un tiers d’enfants, dans la bande de Gaza. Ni sur la famine qui menace la majorité des 2,4 millions d’habitants de l’enclave. Et on pense à cette parole prêtée à l’ancienne Première ministre israélienne Golda Meir (1969-1974) « Un jour, nous pourrons peut-être pardonner aux Arabes d’avoir tué nos enfants. Mais nous ne pourrons jamais leur pardonner de nous avoir obligés à tuer les leurs ». […]
Seul face au monde?
Cette peur immémoriale d’être effacé de la carte hante le pays. Israël, qui se croyait invulnérable avec son armée, son Dôme de fer, est encore traumatisé de s’être réveillé si vulnérable en ce matin de shabbat du 7 octobre. […]
Israël seul face au monde ? Ironiquement, l’attaque iranienne a réussi à ressouder la communauté internationale dans son soutien à l’Etat hébreu. Le Conseil de Sécurité de l’ONU s’est réuni en urgence dimanche 14 avril.
Dans un scénario mille fois joué, il s’agissait à la fois de condamner l’Iran, mais aussi de prévenir une riposte d’Israël afin d’éviter l’escalade et l’embrasement dans un « Moyen-Orient au bord du gouffre », comme l’a rappelé Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, lequel a de nouveau réclamé un cessez-le-feu à Gaza.
Le 25 mars pourtant, pour la première fois en six mois de conflit, le Conseil de Sécurité avait adopté une résolution appelant à « un cessez-le-feu immédiat », les Etats-Unis s’abstenant – un geste lourd de sens.
A la Cour internationale de Justice, l’Afrique du Sud avait déposé plainte contre Israël pour « génocide », plainte dont la plus haute juridiction des Nations unies avait reconnu la validité, appelant à protéger les Palestiniens contre « un risque réel et imminent ». « Huspâ I » (« quelle honte ! »), dit ce vieux monsieur, rescapé d’un kibboutz attaqué le 7 octobre. Lui veut bien sûr « éradiquer les nazis du Hamas ». […]
Un mouvement pacifiste inaudible
Parmi les familles des captifs, certaines sont de gauche, anti-Netanyahou, furieuses et désespérées de voir les négociations s’enliser, mais il y a aussi des pro-guerre. Comme le rabbin Zvika Mor, à la tête de Tikva (« Espoir »), un collectif de familles qui refuse toute libération de prisonniers palestiniens en échange des otages. « J’aime mon fils, mais mon pays passe en premier », clame-t-il sur tous les plateaux de télévision.
Le collectif Tikva milite avec d’autres associations pour empêcher l’arrivée d’aide humanitaire dans la bande de Gaza, organisant des blocus routiers pour entraver le ravitaillement de l’enclave par camions.
Le rabbin est devenu un des chouchous de la chaîne 14, la télévision privée pro-« Bibi » dont le talk-show «les Patriotes » voit ses audiences exploser. […]
La chaîne 14, c’est un miroir effrayant d’Israël, un visage bien différent de celui, libéral, de ces manifestants qui s’étaient mobilisés massivement pendant des mois, en 2023, contre le gouvernement et sa réforme judiciaire controversée et qui protestent aujourd’hui à nouveau dans les rues à Jérusalem ou à Tel-Aviv, de ces laïques qui supportent de moins en moins l’exemption de service militaire des ultraorthodoxes. « Cette chaîne, c’est du poison, elle instille la peur et la haine, comme nos dirigeants. Aujourd’hui, nous, les militants pour la paix, n’avons jamais été aussi minoritaires », s’effraie Ishai Menushin, éditeur, fondateur de l’association Yesh Gvul pour les réfractaires au service militaire. Il dit avoir reçu une trentaine d’appels de jeunes hésitant face à la mobilisation. Menushin le reconnaît : le mouvement pacifiste est aujourd’hui inaudible. « Toutes les grandes voix qui s’élevaient contre le conflit après la guerre du Liban sont muettes. » […]
Aujourd’hui, selon les sondages, une majorité d’Israéliens sont opposés au cessez-le-feu. Les rares qui osent évoquer le martyre des Gazaouis sont honnis dans la population, à l’instar de Meir Baruchin, professeur d’histoire au lycée, qui poste tous les jours des visages de victimes de Gaza sur son compte Facebook : « J’ai perdu tellement d’amis. Mes sœurs ne me parlent plus. On m’insulte, on me menace de mort. »
Baruchin a été suspendu pendant plusieurs mois, le ministère de l’Education ayant même révoqué son permis d’enseigner. Il a également été arrêté par la police en novembre : « Menotté aux mains et aux pieds comme un criminel, et détenu pendant sept jours pour incitation à la sédition et trahison ! » Baruchin a réussi à contester juridiquement la décision du ministère de l’Education. Il est retourné au lycée en janvier. Il a été accueilli par des huées, les crachats de certains élèves. « Il a été décidé que je continue mes cours à distance », explique-t-il, encore meurtri.
Baruchin a servi pendant la guerre du Liban : « J’étais comme ces gosses qu’on envoie aujourd’hui se faire trouer la peau à Gaza. Je voulais défendre mon pays. Et puis j’ai vu la mort en face. Je me suis demandé ce qu’on foutait là-bas. » Ce doute l’amène vers des études d’histoire, centrées sur les conflits : « Je me suis plongé dans les archives de la guerre de 1948. L’immense majorité des documents sont encore classés « confidentiel-défense ». Mais ce que j’ai lu m’a fait comprendre qu’on nous avait lavé la tête. Notre récit de l’histoire est dévoyé. Et le pire ? Personne n’interroge ce mensonge originel ! Il n’y a aucun débat sur notre façon d’enseigner l’histoire exclusivement du point de vue d’Israël. » Pour Baruchin, la société israélienne est aujourd’hui « entre la névrose et la psychose : notre société est malade de son obsession victimaire, elle souffre d’un syndrome de persécution. »
[…]
D’après un texte de Doan Bui, envoyée spéciale. Le Nouvel Obs. N° 3107. 18/04/2024
Israël creuse sa tombe inexorablement. Aucun pays ne peut survivre que grâce à son armée, en créant le chaos Netanyahu menace les fondements d’Israël