Le libéralisme a recréé les valets-serviteurs

 « Le travail n’est plus le principal ciment social, ni la principale source de richesse et de bien-être, ni le sens et le centre de nos vies », écrivait André Gorz dès 1990. Mais les sociétés entrent à reculons dans la civilisation du temps libéré.

[Au nom de la raréfaction des embauches dû aux délocalisations qu’ils ont produites et afin de compenser les emplois perdus, les néolibéraux ont fait basculer dans le secteur marchand des activités qui hier en étaient exclues. Bien évidemment devant l’absence d’emplois et la nécessité d’assumer les charges de leur foyer, les chômeurs précarisés se retrouvent tout en maudissant le dicton populaire « faute de grives ont mangent des merles » à accepter des sous-emplois, faute de mieux en espérant que …. MC]

En France, pour près de la moitié de la population active, le travail cesse d’être un métier qui permet de s’intégrer dans une communauté productive et définit une place dans la société. Ce que le patronat appelle « flexibilité » se traduit pour les salariés par la précarité.

La situation française n’a rien d’exceptionnel.

Entre 35 % et 50 % de la population active britannique, allemande ou américaine vit également en marge de notre prétendue civilisation du travail, de son échelle des valeurs et de son éthique du rendement et du mérite. Le système social se scinde en deux, donne naissance à ce qu’on appelle couramment une « société duale ». La conséquence en est une très rapide désintégration du tissu social. En haut de l’échelle se livre une compétition effrénée pour décrocher un des rares emplois à la fois stables et ouverts sur une carrière ascendante. C’est ce qu’un slogan publicitaire répugnant vante comme « la rage de gagner », étant entendu qu’il doit y avoir, pour chaque gagnant, une foule de perdants et que les vainqueurs ne doivent rien à ceux et à celles qu’ils écrasent.

La société est présentée sur le modèle des sports de combat avec vocabulaire militaire et images guerrières. Celles et ceux qui ne sont ni gagnants ni gagneurs se trouvent rejetés vers les marges d’une société dont ils n’ont rien à attendre. Sa violence suscite des contre-violences, des désaffections, des nostalgies agressivement régressives ou réactionnaires.

Cette désintégration renvoie à un problème de fond :

  • que doit être une société dans laquelle le travail à plein temps de tous les citoyens n’est plus nécessaire ?
  • Quelles priorités autres qu’économiques doit-elle se donner?
  • Comment doit-elle s’y prendre pour que les gains de productivité profitent à tout le monde?
  • Comment peut-elle redistribuer au mieux tout le travail socialement utile de manière que tout le monde puisse travailler, mais travailler moins et mieux, tout en recevant sa part des richesses socialement produites?

La tendance dominante est d’écarter ce genre de questions et de poser le problème à l’envers :

  • comment faire pour que, malgré les gains de productivité, l’économie consomme autant de travail que par le passé ?
  • Comment faire pour que de nouvelles activités rémunérées viennent occuper ce temps que les gains de productivité libèrent?
  • À quels nouveaux domaines d’activité peut-on étendre les échanges marchands pour remplacer tant bien que mal les emplois supprimés dans l’industrie et les services industrialisés ?

On connaît la réponse, une réponse pour laquelle les États-Unis et le Japon ont montré la voie :

  • le seul domaine dans lequel il est possible de créer à l’avenir un grand nombre d’emplois est celui des services aux personnes. Son développement pourrait être illimité si l’on parvenait à transformer en prestations de services rétribuées les activités que les gens ont, jusqu’à présent, assumées chacun pour soi.

Les économistes parlent à ce sujet de « nouvelle croissance plus riche en emplois », de « tertiarisation » de l’économie, de « société de services » prenant le relais de la « société industrielle ».

Mais cette façon de vouloir sauver la société salariale pose des problèmes et présente des contradictions qui mériteraient d’être placés au centre du débat public et de la réflexion politique. En effet, quel est le contenu et le sens de la majorité de ces activités?

En France, pour près de la moitié de la population active, le travail cesse d’être un métier qui permet de s’intégrer dans une communauté productive et définit une place dans la société. Ce que le patronat appelle « flexibilité » se traduit pour les salariés par la précarité.

La situation française n’a rien d’exceptionnel.

Entre 35 % et 50 % de la population active britannique, allemande ou américaine vit également en marge de notre prétendue civilisation du travail, de son échelle des valeurs et de son éthique du rendement et du mérite. Le système social se scinde en deux, donne naissance à ce qu’on appelle couramment une « société duale ». La conséquence en est une très rapide désintégration du tissu social. En haut de l’échelle se livre une compétition effrénée pour décrocher un des rares emplois à la fois stables et ouverts sur une carrière ascendante. C’est ce qu’un slogan publicitaire répugnant vante comme « la rage de gagner », étant entendu qu’il doit y avoir, pour chaque gagnant, une foule de perdants et que les vainqueurs ne doivent rien à ceux et à celles qu’ils écrasent.

La société est présentée sur le modèle des sports de combat avec vocabulaire militaire et images guerrières. Celles et ceux qui ne sont ni gagnants ni gagneurs se trouvent rejetés vers les marges d’une société dont ils n’ont rien à attendre. Sa violence suscite des contre-violences, des désaffections, des nostalgies agressivement régressives ou réactionnaires.

Cette désintégration renvoie à un problème de fond :

  • que doit être une société dans laquelle le travail à plein temps de tous les citoyens n’est plus nécessaire ?
  • Quelles priorités autres qu’économiques doit-elle se donner?
  • Comment doit-elle s’y prendre pour que les gains de productivité profitent à tout le monde?
  • Comment peut-elle redistribuer au mieux tout le travail socialement utile de manière que tout le monde puisse travailler, mais travailler moins et mieux, tout en recevant sa part des richesses socialement produites?

La tendance dominante est d’écarter ce genre de questions et de poser le problème à l’envers :

  • comment faire pour que, malgré les gains de productivité, l’économie consomme autant de travail que par le passé ?
  • Comment faire pour que de nouvelles activités rémunérées viennent occuper ce temps que les gains de productivité libèrent?
  • À quels nouveaux domaines d’activité peut-on étendre les échanges marchands pour remplacer tant bien que mal les emplois supprimés dans l’industrie et les services industrialisés ?

On connaît la réponse, une réponse pour laquelle les États-Unis et le Japon ont montré la voie :

  • le seul domaine dans lequel il est possible de créer à l’avenir un grand nombre d’emplois est celui des services aux personnes. Son développement pourrait être illimité si l’on parvenait à transformer en prestations de services rétribuées les activités que les gens ont, jusqu’à présent, assumées chacun pour soi.

Les économistes parlent à ce sujet de « nouvelle croissance plus riche en emplois », de « tertiarisation » de l’économie, de « société de services » prenant le relais de la « société industrielle ».

Mais cette façon de vouloir sauver la société salariale pose des problèmes et présente des contradictions qui mériteraient d’être placés au centre du débat public et de la réflexion politique. En effet, quel est le contenu et le sens de la majorité de ces activités? Il est facile de montrer que leur professionnalisation ne répond plus à la même logique que le développement économique d’hier. Dans le passé, en effet, la croissance avait pour moteur fondamental ce qu’on appelle la «substitution productive»: des tâches assumées, depuis des siècles, par les gens eux-mêmes, dans la sphère domestique, étaient progressivement transférées à l’industrie, et à des industries de services, dotées de machines plus performantes que celles dont pouvait disposer un ménage.

Plus personne ne tisse son drap La production industrielle et les services industrialisés ont ainsi remplacé l’autoproduction domestique et la prise en charge des individus par eux-mêmes. Plus personne ne file sa laine, ne tisse son drap, ne coud ses vêtements, ne cuit son pain, etc., car toutes ces tâches sont réalisées plus vite, et souvent mieux, par des industries employant des salariés. Et parce que l’industrialisation permet de produire plus vite et mieux avec moins de travail, chacun peut finalement, avec le salaire d’une heure de son travail, acheter beaucoup plus de biens et de services qu’il ne serait capable d’en produire par et pour lui-même en l’espace d’une heure. L’industrialisation a économisé du temps de travail à tout le monde, et celui-ci a été réemployé en grande partie dans l’économie pour produire des richesses supplémentaires que seule l’industrialisation permet de concevoir et de créer.

Mais les nouveaux emplois dans les services personnels répondent-ils encore au modèle de la substitution productive? Assurent-ils de façon plus efficace, c’est-à-dire mieux et plus vite, les services que les gens se rendaient à eux-mêmes, jusqu’à présent? L’examen des emplois créés aux États-Unis depuis le début des années 1980 montre qu’il n’en est rien. Leur fonction, dans la majorité des cas, est plutôt la suivante : les deux ou quatre heures autrefois passées à tondre le gazon, à promener le chien, à faire les courses et le ménage, à acheter le journal ou à s’occuper des enfants sont transférées, contre paiement, à un prestataire de services. Ce dernier ne fait rien que chacun ne puisse faire lui-même aussi bien. Simplement, il libère deux ou quatre heures de temps en permettant d’acheter deux ou quatre heures de son temps à lui. Les économistes appellent ce genre de transfert « substitution équivalente », et Adam Smith insistait déjà sur le fait que celle-ci est économiquement « improductive ».

Acheter le temps de quelqu’un pour augmenter ses propres loisirs ou son confort n’est rien d’autre, en effet, que d’acheter du travail de serviteur.

La majorité des emplois créés aux États-Unis, mais aussi une forte proportion au Japon, sont des emplois de serviteur. Mais qui a intérêt, qui a les moyens de s’offrir ces prestations ? Voilà bien la question gênante que ne posent pas ceux et celles — y compris les syndicalistes — pour lesquels la création d’emplois est une fin en soi.

Restreindre la sphère de l’économie marchande Supposons un instant que les nouveaux serviteurs soient logés à la même enseigne que leurs maîtres, que, pour une heure de leur travail, il faille les payer autant que l’employeur gagne. D’un point de vue économique, il serait alors rationnel de travailler soi-même une heure de moins et d’assumer ses propres tâches domestiques, soit individuellement, soit dans le cadre d’une coopérative d’échange de services entre voisins. Peut-être, rétorquera-t-on, l’aspect économique n’est-il pas seul déterminant : même si une heure de travail de serviteur coûte autant que ce que l’employeur gagne en une heure, ce dernier peut être prêt à payer ce prix pour se débarrasser de toutes sortes de corvées. Mais s’il en est ainsi, il revendique le privilège de se décharger de ses corvées; il affirme implicitement qu’il doit y avoir des gens tout juste bons pour faire ce qui l’ennuie ou le répugne, des gens dont le métier est de servir. Des inférieurs, en somme. Dans quelles conditions sociales des personnes sont-elles prêtes à assumer les corvées des autres, à titre professionnel, pour ainsi dire, en plus de leurs corvées propres? Et d’où vient le pouvoir d’achat additionnel qui permet d’acheter des quantités croissantes de services personnels à une foule croissante de prestataires de services?

La plupart des économistes, et même certains syndicalistes, donnent la réponse suivante : l’automatisation fait baisser les prix relatifs de quantité de produits. Cette baisse des prix fait augmenter le pouvoir d’achat et permet aux gens de se payer des « services de proximité ».

Raisonnement impeccable, mais qui passe à côté d’un aspect essentiel d’où vient la baisse des prix relatifs dus à l’automatisation? Réponse: du fait que les entreprises automatisées ont réduit le « coût salarial », le volume des salaires qu’elles distribuent. Elles l’ont diminué en comprimant leurs effectifs. Et seuls disposent donc d’un pouvoir d’achat additionnel ceux qui conservent un emploi permanent, souvent mieux qualifié, relativement bien payé. Eux seuls, donc, peuvent se payer les nouveaux services marchands dans lesquels des millions de salariés sont censés devoir trouver des emplois.

Voilà qui donne sa véritable signification au développement des services personnels. Ils se développent parce que, clans la majorité des cas, ceux et celles qui assument une heure de tâches domestiques gagnent beaucoup moins que ce que leurs employeurs gagnent en une heure de travail. Les services personnels se développent grâce à la paupérisation d’une masse croissante de gens, phénomène constaté tant en Amérique du Nord qu’en Europe. L’inégalité sociale et économique entre ceux qui rendent les services personnels et ceux qui les achètent est devenue le moteur de la croissance de l’emploi, qui est fondé sur une dualisation accentuée de la société.

Nous voyons ainsi se reconstituer à l’ère post-industrielle des conditions qui prévalaient aux débuts de l’ère industrielle, à une époque où le niveau de consommation était dix fois plus faible, où n’existaient encore ni le suffrage universel ni la scolarisation obligatoire. À cette époque-là aussi, alors que l’économie de marché se libérait de toute entrave, un sixième de la population en était réduite à s’embaucher comme serviteurs et gens de maison chez les riches, et un quart subsistait tant bien que mal grâce à des petits boulots. Mais il s’agissait alors de ruraux illettrés et d’artisans ruinés. Ni la république ni la démocratie n’existaient encore dans les faits, pas plus que le droit à l’éducation et à l’égalité des chances.

Aujourd’hui, en revanche, nous vivons ce paradoxe explosif: nos gouvernements veulent, d’une part, que 80 % des jeunes passent le baccalauréat; et, d’autre part, que se développe une énorme sous-classe de serviteurs pour agrémenter la vie et les loisirs des couches solvables. Que font-ils d’autre, en effet, lorsqu’ils réduisent les impôts sur les revenus supérieurs sous prétexte que l’exonération des riches créera des emplois, tandis que les transferts fiscaux en faveur des plus pauvres n’en créent guère?

Les pauvres, en effet, s’ils augmentent leurs ressources, consommeront seulement davantage de produits et de services courants, industrialisés, industrialisés, dont le contenu en travail est faible. Augmenter lier le revenu disponible des riches, en revanche, cela fera augmenter la consommation de produits de luxe et, surtout, de services personnels dont le contenu en travail est élevé, mais dont la rationalité économique à l’échelle de la société est faible ou carrément nulle.

Autrement dit, la création d’emplois dépend principalement, désormais, non pas de l’activité économique, mais de l’activité antiéconomique. Elle n’a plus pour fonction d’économiser du temps de travail à l’échelle de la société, mais de gaspiller du temps de travail pour le plus grand agrément d’une minorité de nantis.

Certes, d’immenses besoins restent insatisfaits, et une autre distribution des ressources permettrait de créer. Tout cela est possible, en effet, à condition qu’il s’agisse de services non marchands, c’est-à-dire de services pour lesquels les besoins n’ont pas à être solvables ni les prestations rentables. Des services, donc, qui ne répondent pas à une logique et à une rationalité économiques et qui, financés par prélèvements fiscaux, restreignent la sphère de l’économie marchande au lieu de la faire croître.


André Gorz, Philosophe (1923-2007). Auteur notamment de Métamorphoses du travail, quête du sens, Gallimard, Paris, 2004 (1’éd. :1988). – Manière de Voir/Le monde diplomatique N°156 – Titre original « Les néolibéraux ont créé une sous-classe de serviteurs »