On est plus dans Kafka que dans Orwell !

Jean-Marc Manach analyse les impacts du développement et de l’exploitation des données personnelles par les entreprises et les autorités.

Créateur du blog « Bug Brother », Jean-Marc Manach n’a de cesse de décrypter le fonctionnement des nouvelles technologies, et d’informer sur les moyens de se prémunir contre leurs possibles dérives. Il est aussi l’auteur de la Vie privée, un problème de vieux cons ? (FYP éditions, 2010) et d’Au pays de Candy, enquête sur les marchands d’armes de surveillance numérique (livre numérique, OWNI éditions, 2012).

Depuis l’affaire Snowden, s’est développée l’idée que nous sommes espionnés en permanence. Cela vous semble-t-il excessif ?

Jean-Marc Manach : Depuis l’affaire Snowden, tout le monde se met à raisonner en mode parano, ce qui n’est pas une bonne chose en démocratie. Beaucoup de gens sont obsédés par la NSA. Il ne s’agit pas pour moi de dédouaner le renseignement américain ou britannique, mais la montée en puissance de la société de surveillance pose bien d’autres problèmes, plus urgents et inquiétants. On nous rebat les oreilles avec « Big Brother »… Or Obama n’est ni Staline ni Hitler, et l’enjeu n’est pas de faire une police de la pensée pour envoyer les gens en prison. En réalité, la référence est moins « Big Brother » que Minority Report [1]. Le problème n’est pas tant la surveillance des données personnelles que le fait d’exploiter les données personnelles pour rendre conforme la vie sociale des gens. L’exploitation des big data par les entreprises a ainsi pour but de faire acheter aux gens un certain type de produits. Si les entreprises s’intéressent à notre identité, c’est pour nous faire entrer dans des cases, faire du marketing auprès de cibles beaucoup plus fines et captives, pas pour nous reprocher d’être homosexuels ou de gauche ! Cela n’a rien à voir avec un fonctionnement dictatorial, c’est du business.

Et quand bien même nos services de renseignement ont la possibilité d’intercepter nos données, ils ne peuvent surveiller tout le monde 24 h sur 24…

Cela coûterait en effet trop cher. De toute façon, la NSA n’a pas pour ambition de traquer l’ensemble des gens sur Facebook ou Twitter pour faire un profil de l’intégralité de la population. Sa méthode, comme l’a théorisée le général Keith B. Alexander, de la NSA, c’est celle de la « botte de foin » : pour attraper l’aiguille, on attrape toute la botte, ensuite, elle passe à la moulinette de l’ordinateur, et quand on a repéré quelque chose de suspect, on met un humain pour surveiller.

Dans le fond, le risque de la surveillance par les données n’est-il pas que la machine fasse des erreurs et qu’on en paye le prix ?

Le problème, j’y reviens, ce n’est pas Orwell, c’est Kafka et ce qu’il raconte dans son Procès  : le fait qu’un jour ou l’autre, et même si on est innocent – parce que les big data ne sont pas infaillibles –, notre nom arrive, on ne sait par quel algorithme, dans un fichier. Et c’est désormais à nous de prouver notre innocence… D’ailleurs, aujourd’hui, la seule personne mise en prison (pour quinze ans) à cause de la surveillance de masse de la NSA, est un Américain d’origine somalienne qui aurait été en contact avec quelqu’un qui était lui-même en contact avec un terroriste. En aucun cas il n’a été démontré que cette personne avait un lien réel avec les terroristes, ou qu’elle avait participé à un attentat terroriste. Mais les données étaient suffisantes pour alimenter le soupçon, et elle n’a pas réussi à démontrer son innocence. Aujourd’hui, déjà, il y a des gens qui sont interdits bancaires à tort, fichés par la police à tort. Il y a quelques années, la Cnil avait découvert que plus de 80 % des personnes toujours fichées par la police avaient été blanchies par la justice. Avec les données en ligne, c’est le même problème, sauf que nous allons être confrontés à une inflation de fichiers, et donc à de plus en plus d’occasions d’être considérés comme suspects.

Comment s’en protéger ? Google ou Facebook ne nous aident pas beaucoup en proposant des conditions générales d’utilisation (CGU) interminables et incompréhensibles…

Les CGU ont été faites pour protéger Google et Facebook des procès des internautes, pas pour protéger les internautes de Google et de Facebook ! Il faut contrôler son ordinateur, et non se faire contrôler par lui si on veut garder ses infos personnelles privées. L’enjeu, c’est donc l’éducation des internautes. C’est en sachant qu’un réseau social est un espace public, où l’on ne parle donc pas de sa vie privée, qu’on se protègera, ou en cryptant nos données. Il n’y a pas besoin d’être informaticien pour cela : plein de sites Web expliquent comment faire. C’est en apprenant à contrôler la machine qu’on pourra en avoir moins peur.

Jean-Marc Manach est journaliste d’investigation, spécialiste d’Internet et des questions de surveillance et de vie privée.

Lena Bjurström et Pauline Graulle Article paru dans Politis n° 1345

Couv Politis 1345


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