« Nous sommes une chance pour la France »

Kamel Haddar, né en France, s’est installé il y a trois ans à Alger où il dirige le site d’information Algérie-Focus. En tant que franco-algérien, il confie ses questionnements, sa peur et sa colère, après les attentats de Paris, au quotidien beyrouthin L’Orient-Le-Jour.
 Kamel Haddar lors d’une internvention dans le cadre du Sommet sur la jeunesse organisé par la Banque mondiale, Washington, octobre 2013 -CC.
C’est dans un taxi roulant sur le périphérique parisien que Kamel Haddar a appris que deux hommes armés et cagoulés venaient de décimer, en criant « Allah Akbar », la rédaction de Charlie Hebdo mercredi dernier [7 janvier]. Quelques heures plus tôt, il était encore à Alger, dans la rédaction d’Algérie-Focus, un site d’information en ligne que ce jeune Franco-Algérien de 33 ans a racheté en 2012 et dont il est le PDG.
« Il s’est passé un long moment avant de réaliser les enjeux et les conséquences de cette tragédie, je refusais d’y croire », explique Kamel Haddar à L’Orient-Le Jour.

« D’abord, j’ai été choqué de constater qu’en France, les journalistes peuvent mourir en faisant un métier primordial pour la société. C’est inacceptable. Puis je me suis posé des questions sur les caricatures, je me suis demandé si ces caricatures étaient offensantes ou représentaient un préjudice pour les musulmans.

La loi de la République les considère comme offensantes, mais pas préjudiciables, certains musulmans les considèrent comme préjudiciables et offensantes. Il faut donc respecter la loi. Pour information, ce matin le pape François a déclaré qu’on ne peut pas insulter la foi des autres’. Et puis finalement, je me suis dit que les musulmans allaient payer cher l’action de ces terroristes et j’étais très triste et en colère. »Kamel Haddar est né en France, à Joué-lès-Tours, une ville d’Indre-et-Loire où un jeune Français musulman d’origine burundaise a été tué par la police le 20 décembre dernier. Deux versions de l’affaire circulent. Selon la police, Bertrand Nzohabonayo a été tué après avoir pénétré dans le commissariat de la ville et attaqué au couteau trois policiers. Selon des témoins et des proches de Nzohabonayo, il aurait pu être amené de force dans les locaux de la police et l’interpellation aurait mal tourné.

On a bossé comme des malades

Jusqu’à 20 ans, Kamel Haddar a vécu dans cette ville de la banlieue sud de Tours. Entre 20 et 30 ans, il a étudié dans une grande école (ESCP Europe) et travaillé pour des cabinets de conseil américains à Londres puis à Paris. Depuis trois ans, il est à Alger, pour Algérie-Focus. Bosseur et ambitieux, Kamel Haddar est aussi, aujourd’hui, un jeune homme en colère.

« Toutes ces années, on s’est fait petit, on a bossé comme des malades, moi et plein d’autres, c’est-à-dire cette majorité de Français d’origine maghrébine qui ne cherchent pas les problèmes mais qui apportent de la richesse à la France. Là, trois fous furieux tuent 17 personnes et de nouveau, nous sommes des Arabes, des musulmans », lâche M. Haddar qui peine à cacher son amertume.

L’histoire de la famille de Kamel avec la France remonte à ses grands-parents. « Nous avons eu de la chance. Mes grands-parents, comme la grande majorité des immigrés, sont issus d’un milieu pauvre et peu éduqué. Ils ont fui la misère laissée par le colonialisme, ont compris très tôt que l’éducation était la clé de l’intégration dans ce pays qu’ils avaient combattu. Imaginez la violence de la situation. Il faut comprendre que la majorité des immigrés étaient analphabètes et ont laissé leurs enfants, nés en France, s’éduquer parfois seuls parce que la priorité était de survivre, de nourrir sa famille.

C’est important de comprendre cela, des générations entières d’enfants d’immigrés se sont éduquées seules sans modèle de réussite, sans repère. Ce que nous vivons est la conséquence de 30 ans d’inaction politique, notamment celle de la gauche qui n’a jamais voulu avouer et donc résoudre les problèmes des cités et de l’islam de France. Seul Sarkozy a eu le courage de le faire mais l’a très mal traité : intégration oui, assimilation jamais », souligne le jeune homme.

Assimilé à une minorité visible

Son éducation, il la qualifie de « dure ». « Je devais être le meilleur. Mes parents disaient ‘Tu es un Arabe, tu dois bosser plus que les autres’. Ils ont tout investi dans leurs enfants. Nous sommes tous allés dans des écoles privées, puis de grandes écoles. » L’école, un établissement privé catholique, ce n’était pas simple. « J’ai subi le racisme primaire jusqu’à ce que l’excellence scolaire puis professionnelle efface naturellement nos différences. » Quand il était encore enfant, et que sa famille quitte la cité pour un quartier « de Français de souche », Kamel, « le sale Arabe », n’est pas invité à jouer au foot avec les autres enfants.

Interview de Kamel Haddar, parution dans Courrier international

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