Le pouls de l’Europe

Rongée par ses doutes, plombée par la stagnation, la France reste le cœur battant du continent. Ce qui adviendra après les événements sanglants de Paris donnera une nouvelle direction au projet européen.

La France, éprouvée par les terribles attentats terroristes de début janvier, est un pays rongé par la hantise de son déclin depuis des décennies et des siècles. Ses inquiétudes sont fondées : depuis le XVIIIe siècle, à l’époque où elle rayonnait sur l’Europe et semblait sur le point de dominer la terre, la France n’a cessé de voir son pouvoir s’éroder, enchaînant défaites et humiliations face à des puissances rivales – depuis le feu des escadres britanniques jusqu’au martèlement des bottes allemandes et au flot envahissant de la culture populaire américaine.

Aujourd’hui, ces vieilles angoisses sont ravivées par l’attaque meurtrière contre Charlie Hebdo, attaque liée aux nombreux spectres qui planent sur la France contemporaine : peurs d’une islamisation rampante et d’une résurgence de l’antisémitisme, peurs d’une montée en puissance de l’extrême droite et d’une réaction antimusulmane – le tout, sur fond de stagnation économique, plus largement associée à un sentiment de trahison de la part de l’élite européenne.

Malgré ces craintes de déclin, la France n’est en réalité ni hors course ni à bout de souffle. Au contraire, tout semble indiquer qu’elle occupe une place de plus en plus importante, plus centrale, dans le destin de l’Europe et de l’Occident. Non, l’époque du Roi-Soleil ne reviendra pas. Mais politiquement, culturellement et même intellectuellement, les événements qui se dérouleront en France au cours des cinquante prochaines années pourraient se révéler plus décisifs que jamais.

De fait, plus qu’en Allemagne, en Grèce, en Grande-Bretagne ou dans n’importe quel autre pays, c’est en France que le destin de l’Europe du XXIe siècle pourrait se jouer. Preuve en est cette question essentielle soulevée par le cauchemar de l’attentat contre Charlie Hebdo : les Etats-nations européens parviendront-ils à intégrer les immigrés musulmans ? Dans le cas con­traire, qu’adviendra-t-il ? A ce titre, la France constitue un cas d’école déterminant. C’est en effet le pays qui abrite la plus grande communauté musulmane d’Europe, dont une partie est parfaitement assimilée, tandis que l’autre est beaucoup plus radicalisée que partout ailleurs sur le continent.

Du coup, la perception de l’islam y est également très contrastée : les musulmans sont mieux considérés dans l’Hexagone que dans tout autre pays d’Europe occidentale et, pourtant, le paysage politique français compte un parti d’extrême droite de plus en plus influent, le Front national de Marine Le Pen, qui a désormais des chances d’accroître son poids électoral. Parallèlement, à travers sa politique étrangère, la France est si présente (souvent militairement) dans toute l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient que les répercussions de sa politique intérieure se propagent plus loin et lui reviennent avec plus de force encore. Fossé. S’il existe un moyen de mieux assimiler et intégrer les musulmans, c’est donc la France qui montrera le chemin. Si l’extrémisme islamiste est appelé à gagner du terrain ou à devenir de plus en plus envahissant et dangereux, c’est en premier lieu dans la sphère d’influence de la France que cela risque d’arriver. Et si la très redoutée extrême droite européenne doit quitter les marges pour s’installer au cœur de l’échiquier politique, c’est probablement de Paris que viendra le coup d’envoi.

De la même façon, la politique française infléchira le destin du projet européen dans son ensemble, un projet actuellement en crise en raison du fossé entre les intérêts de l’Allemagne et ceux de la périphérie de l’UE, à savoir la Grèce, l’Italie et l’Espagne. Or ce fossé (sans oublier le poids de l’histoire du XXe siècle) signifie aussi qu’en dépit de leur supériorité économique les Allemands ne peuvent à eux seuls assurer la cohésion de l’Europe. C’est plutôt à la France que, pour des raisons historiques, culturelles et géographiques, il incombe de jeter un pont entre le nord et le sud du continent et de faire de l’UE une entité politiquement viable.

A moins, bien entendu, que les Français n’en décident autrement, auquel cas tout le projet européen s’effondrerait ou devrait être entièrement revu.Dans un cas comme dans l’autre, l’étoile de la France poursuivrait son ascension tandis que celle de l’Allemagne déclinerait. La démographie, naguère source de tant d’inquiétudes, a soudain pris un tour favorable pour la France : les Allemands sont un peuple riche mais vieillissant, alors qu’en dépit du marasme économique le taux de natalité français a monté en flèche (ce qui dénote un certain optimisme dans la morosité ambiante). Selon certains scénarios, d’ici à 2050 la France pourrait à nouveau l’emporter par sa population et son économie, et se retrouver ainsi soit en position dominante dans une Europe intégrée, soit la première puissance d’un continent plus divisé qu’aujourd’hui.

Ces tendances politiques et économiques n’effacent toutefois pas complètement une hypothèse intellectuelle importante : si, au-delà de l’actuelle torpeur occidentale, de cette ambiance de “fin de l’histoire”, quelque nouveau conflit idéologique devait éclater, il surgirait d’abord dans le pays qui fut le berceau de tant de révolutions.

La France a toujours été un pays d’extrêmes – absolutiste et républicaine, catholique et anticléricale, communiste et fasciste. Aujourd’hui, elle est à nouveau le lieu où s’affrontent de grandes forces et où les incertitudes culturelles – sur l’islam, la laïcité, le nationalisme, l’Europe, sur la modernité proprement dite – donnent à penser que de nouvelles forces pourraient bientôt émerger. Le déclin a été réel, mais l’avenir reste à écrire. Si une véritable histoire doit encore se faire en Europe, pour le meilleur ou pour le pire, c’est dans la belle France qu’elle se construira.

Ross Douthat – Publié le 10 janvier 2015 dans The New York Times New York

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