Génocide arménien : Cent ans de négation turque.

À la veille du centenaire du massacre de plus d’un million d’Arméniens, la Turquie parle toujours du « prétendu génocide », s’interdisant toute rupture avec son passé nationaliste.

Doit-on avoir peur de la Turquie ? En se penchant sur la question arménienne, on peut s’interroger sur les capacités de la nation turque à prendre les voies, certes complexes, de la démocratie. Et à regarder les heures sombres de son histoire. Car observer, en 2015, l’approche officielle de l’État turc vis-à-vis de son passé a quelque chose d’hallucinant. On sait qu’il a fallu plusieurs décennies pour que l’on sache comment s’est déroulée la destruction des juifs d’Europe. Et surtout pour qu’on puisse en parler.

L’Allemagne contribue à ce travail au premier chef, notamment en termes d’enseignement auprès de sa jeunesse. En Turquie, rien ou presque. Aucun monument (et peu de publications) ne commémore officiellement la déportation et l’assassinat planifiés de près d’un million trois cent mille Arméniens de l’Empire ottoman, principalement entre 1915 et 1917, après de nombreux pogroms dès les années 1880. Des exactions qui se poursuivront jusque dans les années 1970.

Tous les autres génocides – crimes contre l’humanité imprescriptibles selon le droit international – sont reconnus par les pays qui les ont commis. Pas celui des Arméniens. L’État turc et une bonne part de la société civile continuent de le nier. À la veille de la commémoration de son centenaire, le 24 avril prochain, en référence à l’arrestation des principaux notables et intellectuels arméniens le 24 avril 1915 à Istanbul, véritable coup d’envoi du génocide, en pleine Première Guerre mondiale, rien ne semble évoluer du côté des autorités turques.

Pour preuve, ce 12 avril, le pape François a utilisé le terme de « génocide » au cours d’une messe dominicale à la mémoire des Arméniens massacrés à l’époque, en grande majorité des chrétiens. La réaction d’Ankara n’a pas tardé, et le nonce apostolique, représentant du pape sur cette terre musulmane sunnite où les chrétiens sont à peine plus de 100 000 (sur 75 millions d’habitants), immédiatement convoqué à venir « s’expliquer » devant le ministre des Affaires étrangères.

Pour ce dernier, « les allégations du pape sont sans fondement ni base juridique, […] et loin de la réalité historique ». Une déclaration dans la lignée de la politique négationniste de la Turquie depuis un siècle. Or, ce centenaire de 2015 est, cette fois, particulièrement embarrassant pour la Turquie. S’il y a eu, selon elle, 300 000 victimes arméniennes en Anatolie, ce serait du fait de la « guerre civile », doublée de famine, qui faisait rage durant la Première Guerre mondiale – où autant de Turcs auraient trouvé la mort… L’État turc pointe surtout le rôle des partisans arméniens qui combattaient aux côtés de la Russie, opposée à un Empire ottoman en voie d’effondrement, et considérés comme le fer de lance d’une « cinquième colonne » au sein de la nation turque.

La Turquie allume donc des contre-feux à cette commémoration, qui prendra forcément une dimension internationale du fait de l’activisme important de la diaspora arménienne et de la reconnaissance officielle du génocide par une vingtaine d’États, la France en tête (où vivent sans doute le plus grand nombre de descendants de survivants), mais aussi l’Italie ou la Russie. Ainsi, elle organisera, la veille et le jour même des cérémonies (les 23 et 24 avril), une véritable diversion en avançant de plusieurs mois la commémoration de la bataille de Gallipoli, une victoire turque contre les alliés russes, anglais et français, qui dura du 25 avril 1915 au 9 janvier 1916…

Le ministère des Affaires étrangères turc mène également depuis plusieurs mois une action diplomatique systématique pour étouffer toute mention de 1915 au sein de la communauté internationale. Pire, des concours scolaires ont été lancés auprès des élèves turcs, censés répondre aux « allégations arméniennes »… Pourtant, de nombreux travaux d’historiens ont, depuis plusieurs décennies, documenté les événements advenus dans l’actuelle Turquie à partir de 1915. Ainsi, la parution, fin 2014, de l’épais Mémorial du génocide des Arméniens, coordonné par deux des plus éminents historiens de la question, Raymond H. Kévorkian et Yves Ternon, marque sans aucun doute aujourd’hui une étape irréversible quant à la connaissance historique de cette tragédie .

En 500 pages grand format, rassemblant témoignages et documents sur tous les acteurs de l’époque, cet ouvrage majeur détaille d’abord le rôle des dirigeants « Jeunes Turcs », de leur parti politique, le Comité union et progrès (CUP), et surtout de son émanation dédiée aux basses œuvres criminelles, l’Organisation spéciale, semi-clandestine, constituée de marginaux, repris de justice et autres bandits de droit commun. Recrutement et encadrement des bandes de tueurs, planification et exécution de la déportation, assassinats – et leur dissimulation – des Arméniens, avec le concours des administrations locales.

Les Arméniens ne représentaient pourtant pas un véritable danger pour les Turcs. Mais le mouvement Jeune Turquie, dont le CUP est la principale organisation et qui s’est emparé du pouvoir à la faveur d’un coup d’État en 1912, voit dans les minorités un obstacle à la création d’un État nation moderne. Par la suite, la République turque, fondée par Atatürk en 1923, s’appuiera largement sur les cadres du CUP, créant ainsi un lien intrinsèque, voire fondateur, entre le nouvel État et le génocide arménien. Quant aux historiens turcs, rares sont ceux, sur le territoire, à travailler sur la question. Le sujet a essentiellement été traité dans le pays par les livres de Taner Akçam  [1], honni par nombre de ses compatriotes, qui travaille au Centre pour l’étude de l’Holocauste et des génocides de l’université du Minnesota.

Faisant suite à un ouvrage paru en 2013, la Turquie et le Fantôme arménien [2], la bande dessinée de Laure Marchand et de Guillaume Perrier [3], issue de leur reportage en Turquie, donne aussi à voir la cruauté des événements de 1915. Les deux journalistes et le dessinateur Thomas Azuélos suivent le militant arménien marseillais Christian Varoujan Garbis, fils du fondateur du centre Aram « pour la préservation de la mémoire et de la culture arméniennes ». « Varou » se rend pour la première fois en Turquie, non sans angoisse d’y subir les foudres des forces de répression turques du fait de ses engagements.

Invité par la municipalité de Diyarbakir, dans le sud-est du pays, l’une des principales villes kurdes du pays, il doit y monter une exposition de photographies des ancêtres de sa communauté. Quand bien même certains Kurdes, minorité aujourd’hui persécutée en Turquie, ont compté à l’époque parmi les hommes de main du génocide.

Dans cette région de la Turquie orientale, les traces de la présence arménienne sont nombreuses. Et les souvenirs des meurtres de masse ne manquent pas : habitants de quartiers entiers contraints à se jeter du haut de falaises, de viaducs dans des rivières, ou crevant sans nourriture au soleil des déserts syriens où ils devaient prétendument être « déportés »… Mais, au fil du reportage, on découvre aussi que de nombreux Arméniens se sont convertis à l’islam afin d’échapper aux massacres. Et qu’ils vivent toujours là, cachant aujourd’hui encore leurs origines. En Turquie, en 2015, la peur demeure donc, chez les descendants des rescapés du génocide, l’un des sentiments les plus prégnants…

Pourtant, des brèches dans les certitudes négationnistes apparaissent peu à peu. La reconnaissance – encore marginale – du génocide en Turquie est directement liée aux revendications en faveur de la démocratisation du pays. Un événement majeur a toutefois marqué une rupture, sous forme de blessure. Celle de l’assassinat, en 2007, du journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, fondateur d’Agos (« le Sillon »), seule revue publiée en turc et en arménien. Militant inlassable de la réconciliation turco-arménienne, il œuvrait à faire connaître à la société turque son difficile passé, sans exclusive ni négation. Gênant tellement qu’il a fini criblé de balles devant son domicile, abattu par un militant d’extrême droite.

Aujourd’hui, le livre émouvant du journaliste Hasan Cemal permet de comprendre le climat qui perdure dans la société turque. Petit-fils de Djemal Pacha, haut dirigeant du CUP et l’un des principaux instigateurs du génocide, il raconte sa découverte puis sa longue prise de conscience du passé génocidaire de son pays. Militant d’extrême gauche dans les années 1970, devenu nationaliste de centre-gauche, celui qui fut le directeur de Cümhurriyet, le grand quotidien de référence turc, n’avait, jusqu’au début des années 1990, quasiment aucune information sur les événements de 1915.

En dehors de la thèse officielle du « prétendu génocide ». Il lui a fallu des années pour accepter de la réfuter. Aujourd’hui, pour Hasan Cemal, « la mémoire douloureuse de 1915 s’écrit au présent ». Devenu l’ami de Hrant Dink (à qui il dédie son livre), il y voit aujourd’hui le cœur des problèmes de la nation. Si celle-ci s’obstine à nier son passé, elle ne réussira pas à s’engager dans la voie de l’État de droit et de la démocratie. Et donc à tourner le dos à ses traditions nationaliste, autoritaire et militariste.


 

Autour du centenaire Les 100 ans du génocide de 1915 font l’objet d’une exposition au Mémorial de la Shoah (Paris IVe) jusqu’au 27 septembre.

Paraissent également plusieurs ouvrages, notamment : 1915, le génocide arménien, Hasan Cemal, traduit du turc (et préfacé) par Pierre Pendelé, Les Prairies ordinaires, coll. « Traversées », 288 p., 23 euros. Le Génocide arménien. De la mémoire outragée à la mémoire partagée, Michel Marian, Albin Michel, 180 p., 15 euros. La France face au génocide des Arméniens, Vincent Duclert, Fayard, 438 p., 22 euros.

Mémorial du génocide des Arméniens, Raymond H. Kévorkian et Yves Ternon (dir.), préface de Gérard Chaliand, Seuil, 512 p., 30 euros.


 

  1. En premier lieu, l’Identité nationale turque et la question arménienne, paru en 1992.
  2. Actes Sud/Solin, 2013.
  3. Le Fantôme arménien, Laure Marchand, Guillaume Perrier et Thomas Azuélos (dessins), Futuropolis, 130 p., 19 euros.

Olivier Doubre Article paru dans Politis n° 1349

couv politis 1349

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