Des banlieues divisées

Les théories du complot prospèrent et l’argent facile se répand dans certains quartiers où l’inactivité nourrit parfois une amertume tenace, s’inquiète une journaliste américaine.
Trois jeunes hommes en survêtement à capuche traînent devant un fast-food, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Paris, à Sevran, l’une des banlieues les plus pauvres de France. Mehdi Boular, 24 ans, est marié et père de deux enfants. Ni lui ni deux de ses amis n’ont participé à la manifestation [du 11 janvier à Paris]. “Nous sommes musulmans. Ils auraient pu nous tuer si on y avait été”, explique Mehdi Boular. Pourtant, on a vu flotter des drapeaux d’Algérie, du Maroc et de Tunisie lors du rassemblement de la place de la République et les musulmans étaient bien représentés.

Mais rien n’y fait, Mehdi Boular estime que les attentats de Paris résultent d’un complot ourdi par des conspirateurs juifs. “Ils ont orchestré cette opération pour donner une mauvaise image des musulmans. On préfère rester là où on est.” Pas la peine de discuter. Inutile de rappeler que l’un des terroristes a tué quatre Juifs. Ici nous sommes très loin de l’unité affichée à Paris. Les journaux français ont rapporté que certains élèves de ces quartiers – ainsi que d’autres dans des zones à forte population musulmanes, en périphérie de villes comme Lille – ont refusé de participer à la minute de silence pour les victimes des attentats.

Un enseignant a raconté que pas moins de 80 % de ses élèves n’avaient pas voulu garder le silence, et certains ont dit qu’ils soutenaient les terroristes. Sevran a mauvaise réputation. C’est l’une des nombreuses banlieues de Paris qui hébergent essentiellement des immigrés de deuxième et troisième génération, dont les grands-parents et les parents sont venus des anciennes colonies françaises d’Afrique du Nord et de l’Ouest. La ville est parsemée de lotissements HLM en ciment et en brique, construits notamment dans les années 1960 et 70. Le taux de chômage stagne entre 35 et 40 %. Sevran est souvent mis dans le même sac que Saint-Denis ou Clichy-sous-Bois, épicentre des émeutes de 2005.

Calme. Le XIXe arrondissement de Paris est également devenu synonyme de malaise des immigrés quand on a appris que les frères Kouachi y avaient emménagé à l’adolescence ; c’est là qu’ils ont été recrutés par un réseau djihadiste. Le discours dominant veut que les minorités françaises, notamment celles d’origine nord-africaine, sont marginalisées dans des quartiers dits sensibles.

On entend souvent dire que les enfants d’immigrés nord-africains sont rejetés par la majorité des Français et qu’ils se sentent frustrés de ne pas pouvoir accéder à l’ascenseur social. Mais, aux yeux d’un étranger, bon nombre des banlieues parisiennes paraissent bien calmes par rapport aux ghettos américains truffés d’armes et ne ressemblent en rien à une favela de Rio de Janeiro ou à Scampia, un quartier de Naples où règne la mafia. Une bonne partie du XIXe arrondissement, où Chérif Kouachi a intégré le réseau terroriste des Buttes-Chaumont il y a dix ans, n’est pas plus décrépit ou malfamé que Park Slope [quartier aisé de Brooklyn].

Au McDonald’s de Sevran, censé être l’une des villes les plus dangereuses de France, le sol est si propre qu’on pourrait presque y manger. Votre hamburger et vos frites vous sont servis dans un box impeccable. “On entend beaucoup de choses sur ce qui se passe ici. Souvent, c’est juste pas vrai”, assure Pathé Ndiay, 29 ans, né en France de parents sénégalais. Il est vigile à Sevran et habite le quartier. “Le chômage est très important, mais tous les jeunes ne cherchent pas un emploi.” Ndiay affirme que beaucoup préfèrent l’argent facile qu’on peut gagner en vendant de la drogue à un emploi à Paris. “Ils ne veulent pas s’embêter à trouver un travail. Certains peuvent gagner entre 1 000 et 2 000 euros par jour en vendant de la drogue. Ils veulent être rappeurs. Ils ne veulent pas se lancer dans un boulot ennuyeux et grimper dans la société”, poursuit Pathé Ndiay.

Quand on demande à Mehdi Boular et ses amis s’ils cherchent du travail, ils répondent que oui. “On essaie tous les jours”, note l’un d’eux, qui tient à garder l’anonymat, avant d’éclater de rire et de provoquer l’hilarité. Mehdi Boular raconte qu’il est récemment sorti de prison après avoir purgé une peine de deux ans pour complicité de vol de voiture. Il dit avoir été fréquemment battu par les gardiens parce qu’il était arabe. Il estime que ses amis et lui sont “bloqués” pour avancer dans la société française parce qu’ils sont arabes. Son seul rêve ? “Aller à Miami, être rappeur et conduire un jet-ski.”

Les jeunes hommes que j’ai interviewés dans plusieurs banlieues, dont Sevran et Saint-Denis, ainsi que dans le XIXe arrondissement de Paris – qui forment un échantillon représentatif –, m’ont dit être de fervents musulmans. Aucun ne m’a dit soutenir les frères Kouachi ou leur complice, Amedy Coulibaly, qui a tué quatre otages à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, même si à leurs yeux les dessinateurs de Charlie Hebdo n’avaient pas le droit de caricaturer le prophète Mahomet. Un autre jeune homme d’origine franco-algérienne, rencontré devant une station-service de Saint-Denis, réagit avec colère à la présence d’un journaliste et exige de connaître ma religion. “Il n’y a rien de pire que d’être athée”, selon lui.

L’homme, prénommé Mohamed, se présente comme un musulman dévot, avant de changer d’attitude et d’ajouter dans un sourire qu’il est aussi “délinquant” et trafiquant de drogue. Il me propose alors de le suivre à l’intérieur de la station-service, un lieu très propre, pour me montrer tout un choix de barrettes de haschich, en vente au grand jour, disposées sur un rayon près du distributeur automatique de billets.

“Religiosité creuse”. Lui aussi qualifie les attentats parisiens de “complot” juif. Mouhanad Khorchide, professeur de pédagogie islamique à l’université de Münster (Allemagne), a déclaré au New York Times que même s’il voyait beaucoup de musulmans se reconnaître de plus en plus dans leur religion, il s’agissait pour lui d’une “religiosité creuse”. “Ils vous diront : ‘L’islam est vraiment important pour moi’, mais ils viennent de vendre de la drogue, s’indigne Khorchide. Ils ont un Coran dans leur sac à dos et disent : ‘Avec le Coran, je suis fort.’ Mais si vous leur demandez s’ils l’ont lu ou s’ils savent ce qu’il contient, ils vous répondent que non.” Un Franco-Algérien du nom de Bentaha Tahar, 30 ans, et son ami qui n’a donné que son prénom, Alouane, 31 ans, se tiennent à l’extérieur du restaurant Danny Hills, dans le XIXe arrondissement, juste en face du parc des Buttes-Chaumont, où Chérif Kouachi a reçu un début de formation au djihad.

Des mères promenant leur bébé dans des poussettes chères et des joggeurs de tous âges déambulent dans ce grand parc verdoyant, très beau. “Les frères Kouachi ont insulté l’islam”, estime Tahar. “Ils n’avaient pas le droit de faire ce qu’ils ont fait. C’est contre notre religion. Les gens doivent comprendre ça”, insiste-t-il. Pourtant, les deux hommes évoquent l’hostilité de nombreux Français d’origine algérienne envers les Etats-Unis “et les puissances qu’il y a derrière”. “Les Américains sont très naïfs, observe Alouane. Ils se retrouvent piégés dans une histoire comme ça, mais ils ne voient pas vraiment ce que fait leur propre gouvernement tous les jours, toutes les semaines, toute l’année. De quel droit ils s’en vont déclencher des guerres ? Tout ce qu’ils veulent, c’est voler de l’argent et devenir encore plus puissants, comme ils l’ont toujours fait.”

The Daily Beast Dana Kennedy

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