Surveiller et instruire

Bâtis telles des forteresses, les établissements scolaires n’encourage ni l’autonomie ni l’ouverture d’esprit, déplore le professeur Pascal Clerc.

Des murs d’enceinte, des grilles robustes, des portails bien gardés, des tourniquets à badge, des caméras de surveillance… et même un jour, peut-être, des dispositifs de reconnaissance faciale à l’entrée des lycées comme la région Paca rêve, en vain pour l’instant, d’en installer. Quoi qu’il en soit, de plus en plus d’établissements sco­laires prennent des allures de forte­resses. « Le mouvement semble inéluctable. Chaque rentrée scolaire, chaque changement de ministre, chaque drame est un pas de plus vers la fermeture. Les mots ne varient guère : sanctuarisation, sécurisation, protection », souligne Pascal Clerc, professeur de géographie à l’université de Cergy. Dans un essai intitulé Émanciper ou contrôler ? Les élèves et l’école au XXIe siècle, il livre une réflexion stimulante sur l’architecture et le design des lieux d’éducation, replacée dans la longue histoire des sé­parations qui strient l’espace scolaire.

  • Depuis quand les écoles sont-elles pensées comme des espaces fermés?

L’idée d’éduquer les enfants dans des lieux clos, séparés du reste du monde, s’est développée en opposition au modèle de l’apprentissage où, par exemple, le fils de forgeron apprenait le métier auprès de son père en le regardant travailler et en faisant avec lui. Cette forme scolaire est née en Occident aux alentours du XVIe siècle, avant de se durcir au XIXe siècle. Les établissements construits à partir des années 186o reprennent ainsi matériellement le modèle ancien du monastère, en isolant la cour de récréation derrière de hauts murs.
Pour protéger les enfants d’un milieu extérieur jugé problématique, les règlements de construction préconisent aussi de ne pas mettre de classes au rez-de-chaussée ou au moins de fermer l’accès au paysage au moyen de murs ou d’arbres. Dans les écoles primaires, selon un règlement de 1880, la hauteur du linteau des fenêtres est fixée à1 mètre 20.

Par rapport à la taille des enfants, ce niveau suffit pour dérober le monde aux regards. L’élève rêveur aura, au mieux, un morceau de ciel pour s’évader et laisser vagabonder ses pensées. On fait tout pour qu’il ne soit pas distrait par l’extérieur, considéré comme un élément perturbateur, voire potentiellement corrupteur. Mais c’est aussi lié à une volonté de contrôle des corps et des esprits, pour faire nation.
Cette vision n’a pas beaucoup évolué. La métaphore carcérale revient très souvent à propos des établissements scolaires dans la bouche des élèves, des profs et même des chefs d’établissement. Cela nous ramène au livre de Michel FoucaulSurveiller et punir, qui pointait quatre institutions disciplinaires : l’hôpital, la caserne, la prison et l’école.

  • Dans la foulée des assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, professeurs d’histoire-géo et de français, la tentation de sécuriser les établissements est venue renforcer cette logique.

On assiste à une inflation de barrières matérielles : des grilles, des portiques, des sas… Cette surenchère est alimentée par le traitement médiatique de faits divers tragiques et par des déclarations politiques soucieuses de ne pas paraître laxistes. Au point qu’aujourd’hui il est devenu très compliqué de pénétrer dans un établissement scolaire.

Ceci dit, les chefs d’établissement doutent de la possibilité de sécuriser absolument le bâti scolaire qui, par définition, est un lieu de circulation. Pour eux, la réponse au besoin de sécurité des élèves passe d’abord par des moyens humains. Des personnes qui sont là pour accueillir, conseiller, surveiller. En pratique, toutes ces frontières physiques ne sont donc pas très pertinentes. Et dans le fond il y a même là quelque chose de paradoxal : pour préparer les enfants à la vie, on les sépare de la vie.

  • Cette architecture scolaire fait écho à une conception ancienne de l’éducation. Pouvez-vous revenir sur cet héritage ?

Dans son Plan d’éducation nationale présenté, en 1793, à la Convention par Robespierre, Michel Lepeletier défend un projet radical : retirer tous les en­fants de leur famille pour les éduquer en vase clos, dès 5 ans, quelles que soient leurs origines sociales. Il veut les envoyer dans des « maisons d’éducation » préservées des « préjugés » qui règnent dans les foyers, afin de promouvoir un homme nouveau pour une société nouvelle. En forçant le trait, je dirais qu’on en est encore là. Regardez comme l’école a du mal aujourd’hui à s’ouvrir aux parents : ils ne sont pas les bienvenus !

À l’école maternelle, ils entrent encore dans l’enceinte de l’établissement et parfois même dans les classes, échangent quelques mots avec les enseignants, disent le petit rhume ou la mauvaise nuit. Mais dès l’école élémentaire, la herse s’abat. Les familles restent sur le parvis ou tassées sur un bout de trottoir. La rencontre se fait plus furtive, pour quasiment disparaître au collège et au lycée. D’une manière certes plus douce que Lepeletier, on continue aujourd’hui de dire aux familles : « Confiez vos enfants à l’État qui en fera de bons citoyens. »

  • Cette séparation symbolique entre l’école et son environnement perdure donc aujourd’hui…

L’étape du franchissement exige d’abandonner une partie de ce qu’on est. Entre l’intérieur et l’extérieur, quelque chose doit changer. Pour « devenir élève », il faut se soumettre à des règles vestimentaires: selon les établissements, pas de couvre-chef, pas de jean troué, pas de nombril visible, pas de piercing, pas de short, pas de boucle d’oreille pour les garçons, pas de décolleté et bien sûr pas de signes religieux « ostentatoires »… sauf dans le privé, éventuellement, si le signe en question est celui de la religion « qui fonde le projet éducatif de l’établissement » comme l’indique le règlement du lycée Sacré-Cœur d’Amiens. Le port de l’uniforme, qui a fait son retour dans l’actualité, pousse à son paroxysme cette idée de gommer les différences.

  • Retrouve-t-on ce principe de séparation dans l’aménagement intérieur des établissements ?

Si les filles et les garçons étudient maintenant côte à côte, d’autres séparations ont mieux résisté au temps : par classe d’âge et par disciplines, par exemple. Cette logique est aussi à l’oeuvre dans la manière dont est pensé l’espace-temps. Les déplacements journaliers des élèves sont téléguidés d’heure en heure et de lieu en lieu. Ils vont d’un point à un autre. Il n’y a guère que la cour de récréation où les parcours puissent être plus erratiques. Les philosophes Deleuze et Guattari parlent, dans Mille Plateaux, d’un « espace strié » qui illustre bien le cas de nos écoles. À tout instant, on sait qui est où, et pour y faire quoi. Pour développer l’autonomie des enfants, on a vu mieux.

  • Vous convoquez l’image éclairante de la « ligne »…

Il faudrait s’interroger sur la prégnance de la ligne droite dans le monde éducatif. Dans un autre contexte, l’histoire de la géographie coloniale a montré qu’une des manifestations de la domi­nation des Occidentaux en Afrique du Nord s’est traduite par le triomphe de celle-ci sur la courbe. Énormément de textes décrivent le paysan africain tournant autour des buissons pour labourer son champ en s’adaptant au relief, jusqu’à ce que la modernité coloniale impose le principe de la ligne droite. L’architecture scolaire, elle aussi, est rectiligne.

On a tous en mémoire ces longs couloirs qui offrent au surveillant une visibilité parfaite. L’école est par ailleurs faite de règles… qui sont aussi l’instrument qu’on utilise en classe pour tracer des lignes, droites si possible. Et c’est en suivant ces lignes qu’on apprend à écrire. Tout se rejoint. Quand j’étais enfant, les fauteurs de troubles devaient « faire des lignes ». « Tiens-toi droit », « Mettez-vous en rang »… On pourrait tirer ce fil jusqu’aux droitiers qui avaient les faveurs de l’institution, à la différence des gauchers qu’il s’agissait de rééduquer.

  • Vous écrivez que l’architecture scolaire « combat la courbe, le baroque de la forme, l’irrégulier ». À quoi faites-vous référence ?

Dans mon vieux lycée, nous avions la chance d’avoir de nombreux terrains de repli. On se réfugiait dans les combles, loin des regards. Mais dans la plupart des établissements, tout est pensé pour que les élèves soient en permanence sous l’oeil des adultes. Les concepteurs font la chasse au moindre recoin où être tranquille, avoir un peu d’intimité, se retrouver seul, souffler. J’imagine que certains architectes sont plus sensibles aujourd’hui aux espaces interstitiels, mais globalement les lieux de rencontre et d’intimité restent sous-exploités. On continue de penser les établissements scolaires comme des alignements et des empilements de salles de classe.

  • Peut-on vraiment faire autrement ?

Quand j’étais professeur invité à l’université de Sâo Paulo, au Brésil, je passais régulièrement devant des établissements privés haut de gamme, avec un service de sécurité pour monter la garde. Deux personnes au moins sur le trottoir devant l’école dotée d’oreillettes. Et puis j’ai découvert l’école Amorim Lima, sa porte toujours grande ouverte et ses espaces décloisonnés, aux antipodes du modèle unique de la salle de classe avec son bureau d’un côté et ses rangées de tables et de chaises alignées de l’autre. Là-bas, les murs ont été abattus, pour que puisse être développée une pédagogie originale fondée sur le travail autonome des élèves. En petit groupe, en se documentant, en expérimentant, en marchant… Il y a mille façons d’apprendre et autant d’espaces à imaginer, de formes et de dimensions multiples.

  • Existe-t-il, en France, des établissements ouverts sur l’extérieur ?

C’est très rare. Quand j’ai visité le lycée Notre-Dame de Challans, en Vendée, les limites étaient tracées par une rangée de chênes sur un talus, une petite route, des haies… Et ce qui frappait d’emblée, c’était l’atmosphère apaisée. Des élèves étaient allongés sous un arbre, discutaient au soleil. Mais le mouvement de clôture est très puissant. À la suite de l’assassinat de Samuel Paty, la décision a été prise de fermer le collège Georges-Brassens, au Rheu, en Ille-et-Vilaine. Peu importe que ce soit un établissement sans histoires, dans un coin tranquille.

Les jours où je suis pessimiste, je dirais qu’on ne parvient plus à penser autrement. Mais il m’arrive aussi d’être optimiste. La proposition de l’atelier de paysage Sensomoto, comme du ministère de l’Éducation nationale, de fermer temporairement des rues aux heures d’entrée et de sortie des classes, pour favoriser les échanges avec les équipes éducatives, donne des raisons d’espérer. Comme le travail sur la transparence de la designer Matali Crasset qui plaide pour des ouvertures, des claires-voies, de l’air… Elle a transformé une école des Côtes-d’Armor qui porte un joli nom : Le Blé en herbe.


Propos recueillis par Marion Roussel. Télérama. N° 3894. 28/08/2024


3 réflexions sur “Surveiller et instruire

  1. bernarddominik 04/09/2024 / 9h24

    C’est toute la société qui est en train de se clôturer. J’ai vécu chez moi 39 ans sans clôture, c’est le sans gêne de nouveaux voisins venus de Marseille qui m’a forcé à clôturer il y a 10 ans. Et maintenant toutes les propriétés des villages autour de Marseille et Aix sont clôturées. Dans mon enfance il n’y avait pas de clé pour la porte d’entrée de notre maison à Aups. C’est une évolution de notre société devenue multi culturelle. Chacune de ces cultures individuellement prônait le respect des règles du vivre ensemble, mais leur mélange à entraîné l’abandon de ces valeurs.

  2. raannemari 04/09/2024 / 18h33

    Chez moi, la porte d’entrée est toujours grande ouverte.

  3. Libres jugements 05/09/2024 / 15h57

    Reçu ce texte – de la part d’un connaisseur des  » problèmes d’educations  » – ce complément/analyse/appréciation.
    Merci Robert. Amitiés. MC

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    Quelques considérations concernant « Surveiller et instruire »

    Il est vrai que l’actualité dramatique de ces dernières années n’invite pas les établissements scolaires à innover dans ce domaine de l’accueil, sans filtrage, pour la sécurité des élèves et des personnels des établissements, voire des parents d’élèves.

    Mais faut-il en conclure que l’évolution, dans les domaines architecturaux des bâtiments scolaires et des pédagogies, est une ligne droite de clôture, de frontière ? Pour ma part, j’incline à penser, plutôt, pour une ligne sinueuse et parfois brisée, en considérant la longue histoire de la pédagogie.

    Il apparaît au fil du temps que des invariants, dans ce domaine de l’Éducation-Instruction, sont à prendre en considération notamment en France :

    * la formation initiale et permanente des Maîtres,
    * l’origine sociale des Enseignants et des personnels notamment les Conseiller(e)s d’Éducation en Collèges et Lycées,
    * l’insertion dans la vie locale des personnels et plus particulièrement des enseignants,
    * le lieu d’exercice des Enseignants (campagne, montagne, village plus particulièrement isolé, ville, quartiers),
    * la taille des Établissements, le nombre d’élèves par classe ou structure ainsi que le taux d’encadrement avec d’adultes qualifiés. Ce taux doit être majoré pour accueillir des enfants/élèves, jeunes/élèves ayant un handicap.
    * l’implantation historique des bâtiments et l’histoire en ces lieux des personnels,
    * les liens en termes d’historicité entre l’École, symbole, et son environnement social, parental, patrimonial,
    * l’origine culturelle, sociale des élèves est très importante,
    * la mixité sociale ainsi que la vie commune des filles et garçons doit exiger l’égalité de droits et de devoirs.
    * le type d’organisation interne des établissements sans oublier les internats.
    * l’administration, bras armé de l’État, qui gère cette mégastructure dénommée, en République, l’Éducation nationale se doit être exemplaire.
    * la laïcité, principe intangible de la République, est un gage de paix civile, de concorde.

    Le dernier point important est la donnée politique, car l’École est un enjeu éminemment politique :

    1-quel type de société veut-on pour demain et après-demain ?
    2- quelle humanité souhaite-t-on « enfanter » ?
    3- quel monde veut-on faire perdurer en considérant la finitude de l’être humain et des ressources limitées de notre planète ?

    Je partage cette citation de Victor Hugo, tirée des Quatre vents de l’esprit.
    « Chaque enfant que l’on enseigne est un homme qu’on gagne ».
    Avec un H majuscule, évidemment car il s’agit de l’H d’aussi d’Humanité !

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