… flotte dans la complaisance…
Du 33ᵉ étage de sa tour, la plus élevée de Marseille, offrant une vue imprenable sur le port, Rodolphe Saadé affiche volontiers sa passion pour sa ville […] comme son amour de la France. « Nous sommes un groupe patriote », déclarait le multimilliardaire devant les sénateurs en juillet 2022.
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« L’Obs » a examiné les fiches techniques de 578 navires de CMA CGM (1) (277 bateaux dont la société est le propriétaire et 301 autres qu’elle affrète auprès d’autres entreprises).
Le résultat est éloquent : 551 d’entre eux (95,3 %) sont enregistrés sous pavillon de complaisance, principalement à Malte, au Liberia, à Singapour, à Chypre, au Panama, mais aussi — et là, il faut se saisir d’un atlas pour s’y retrouver — aux îles Marshall, un archipel du Pacifique Nord, ou encore à Antigua-et-Barbuda, un micro-archipel des Antilles. Seuls 27 naviguent sous pavillon français.
Résultat : envolés les impôts, mais aussi les réglementations trop contraignantes en matière de droit social, de sécurité ou d’environnement
La France est pourtant bonne fille avec CMA CGM.
Depuis vingt ans, la compagnie de transport maritime bénéficie d’un avantage fiscal considérable : la taxe au tonnage. Avec ce régime, qui impose seulement d’avoir 25 % de sa flotte sous pavillon européen, aucun impôt sur les bénéfices : les entreprises du secteur sont simplement astreintes à une taxe forfaitaire sur la quantité de marchandises que tous leurs navires peuvent transporter.
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Lors des exercices 2021 et 2022, CMA CGM a dépassé tous les plafonds avec 42 milliards d’euros de bénéfices en deux ans. Jamais une entreprise française n’avait gagné autant d’argent
Une manne miraculeuse pour la famille Saadé, propriétaire des trois quarts du capital de l’entreprise, qui s’est vue propulsée au cinquième rang des fortunes françaises, selon le magazine « Challenges ».
Mais une perte abyssale pour le fisc : d’ordinaire, une entreprise soumise au régime général paye 25 % de son bénéfice en impôts sur les sociétés ; avec son régime si particulier, CMA CGM, elle, a été prélevée de moins de 2 %…
Soutien répété de l’état
« Tout cela est ahurissant » : face à ce régime fiscal, Philippe Brun ne décolère pas. Le député PS de l’Eure a fait et refait les calculs : « Cette niche a représenté un manque à gagner pour l’État de près de 10 milliards d’euros en deux ans [3,8 milliards d’euros en 2022, puis 5,6 milliards en 2023, NDLR], dont CMA CGM a été de très loin la principale bénéficiaire ».
Le parlementaire a déposé à plusieurs reprises des amendements pour la supprimer, quand des députés LR, eux, souhaitaient au moins la plafonner.
En vain. Le gouvernement a fait la sourde oreille, préférant s’asseoir sur ce prêt de 10 milliards d’euros, soit l’équivalent du budget annuel du ministère de la Justice… L’inspection générale des Finances a bien été mandatée pour se pencher sur cette anomalie fiscale. Mais son rapport rendu en juin 2022 demeure à ce jour secret.
Si les bénéfices de 2023 ne seront pas aussi prodigieux, avec le retour à la normale des prix du fret maritime, la niche devrait encore coûter 1,1 milliard d’euros aux contribuables l’année prochaine, selon les prévisions de Bercy. Le maintien de cette exonération fiscale est d’ailleurs un tel enjeu pour l’entreprise qu’au chapitre des « risques possibles » dans ses comptes consolidés, CMA CGM fait figurer, aux côtés des « actes de piraterie » ou des « cours du brut », la mention suivante : « Capacité à continuer à bénéficier du régime fiscal français ». Ce risque, Rodolphe Saadé s’évertue à l’éteindre depuis deux ans…
Lui qui est longtemps resté sous les radars, lui dont le métier a souvent été regardé avec une pointe de mépris par les grands noms du capitalisme français, est sorti de l’ombre pour défendre « [s]on entreprise fleuron du transport maritime en France », ainsi qu’il l’a qualifiée lors de son audition devant les sénateurs.
Il avait alors répété que si son avantage fiscal venait à changer, « cela [l]e placerait dans une situation désavantageuse par rapport à nos concurrents européens ». Agacé par l’insistance de certains parlementaires, il avait même fini par s’emporter : « Quand mes taxes de fret étaient à 350 dollars [contre 11 000 dollars au plus haut, NDLR], vous étiez où ? On s’est débrouillés tout seuls !»
Mémoire sélective…
Chez CMA CGM, c’est vrai, on aime cultiver la légende entrepreneuriale du père, Jacques Saadé (19372018), ayant fui le Liban et sa guerre civile en 1978 pour se réfugier à Marseille, où il crée la Compagnie maritime d’Affrètement (CMA), avec un navire et quatre salariés. Seulement, l’entreprise a pu disposer, tout au long de son histoire, du soutien répété de la puissance publique.
En 1996, la société avait ainsi remporté la privatisation de la Compagnie générale maritime (CGM), contre l’avis de Bercy, grâce à l’appui de Jacques Chirac, alors président de la République.
Puis, en 2009, dans la houle de la crise des subprimes, Bercy avait poussé très fort pour que des banquiers viennent sauver CMA CGM au bord du dépôt de bilan. L’État était alors entré au capital — la Banque publique d’Investissement (Bpifrance) possède toujours 3 % de la société.
Enfin, en 2020, en plein Covid, le gouvernement a accordé sa garantie pour que le transporteur maritime obtienne un prêt de 1 milliard d’euros. Pas vraiment l’histoire d’une entreprise qui se serait débrouillée toute seule…
Renvoyer l’ascenseur
Mais qu’importe, seule compte la légende. Au dernier étage du siège marseillais, la salle du conseil est surplombée de deux immenses panneaux sculptés et laqués ors, longtemps exposés dans le paquebot « Normandie ». L’un représente des pêcheurs et leurs bateaux. L’autre — une scène de capture de cheval sauvage, baptisée « la Conquête » sied parfaitement à la stratégie menée ces huit dernières années par Rodolphe Saadé. En multipliant les acquisitions, le fils du fondateur a propulsé son groupe au troisième rang mondial du secteur…
Deux œuvres d’art qu’on aime montrer aux visiteurs et aux alliés de la famille. Comme Dominique Bussereau, le secrétaire d’État à la Mer qui fit adopter la « taxe au tonnage » en 2002 et deviendra en 2012, après avoir été également ministre du Budget puis des Transports, membre du conseil d’administration de… CMA CGM.
Mais aussi Emmanuel Macron : le président de la République et Rodolphe Saadé n’hésitent pas à afficher leur entente. Lors de ses visites à Marseille, le chef de l’État n’a jamais manqué de venir saluer le PDG dans sa tour. Dans sa boulimie d’acquisitions, le patron n’échappe pas au soupçon de vouloir aussi rendre service aux pouvoirs publics et de renvoyer l’ascenseur.
« Ce soupçon n’est pas sans raison », juge un bon connaisseur de la maison. Depuis 2022, CMA CGM a ainsi racheté le spécialiste de la logistique automobile Gefco, une ex-filiale de PSA que l’État voulait coûte que coûte arracher à des capitaux russes, mais aussi 9 % du groupe Air France, qui battait alors de l’aile, ou encore La Méridionale, une compagnie maritime qui assurait difficilement les liaisons avec la Corse.
Et puis il y a aussi les investissements dans les médias… Dans leur amendement réclamant la suppression de la taxe au tonnage, les parlementaires socialistes font le lien entre CMA CGM et l’Élysée : « Rodolphe Saadé peut maintenant faire son marché parmi les titres de presse et le président de la République compte sur lui pour concurrencer Vincent Bolloré. »
Outre « la Provence » et le groupe de presse économique « la Tribune », CMA CGM a apporté 30 millions au média en ligne Brut, puisa pris 10 % de M6 – des opérations bien vues à l’Élysée.
La rumeur prête aussi à l’armateur un intérêt pour BFM, que le groupe maritime dément fermement. Surtout, son nouveau journal « la Tribune dimanche » s’est positionné frontalement contre l’ultra droitier « Journal du dimanche » de Vincent Bolloré.
Bien sûr, le pluralisme a tout à y gagner. Même si, de l’aveu d’un vieux routier de la communication, la famille Saadé « s’achèterait surtout de l’influence, pour qu’aucun gouvernement ne remette en cause ses incroyables avantages fiscaux ».
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Mathieu Aron – Clément Lacombe. L’Obs. N° 3089. 14/12/2023
(1) Nombre de fiches techniques des bateaux figurant sur le site de CMA CGM au 14 novembre 2023.
Oui Saadé a gagné beaucoup d’argent, payé peu d’impôts, est ce le prix à payer pour conserver une belle entreprise qui a créé de nombreux emplois dans ville sinistrée Marseille ?
Comment faire régner la justice fiscale après de telles découvertes.
D’autre part, se cacher dans des paradis fiscaux engrangé plus de bénéfices n’apportent embellis qu’aux actionnaires sans pour autant apporter de garantis d’emplois…
Michel