Réflexe ou détermination ?

Combien de fois ai-je eu mal aux pieds dans mes chaussures ?

Mais quelle idée de vouloir trouver des chaussures à sa taille quand, depuis la nuit des temps, le mauvais oeil lorgne mes pieds d’un air goguenard ? Que vais-je faire ? Continuer vaille que vaille ou faire marche arrière ? Je m’en moque, après tout, d’atteindre ce cinéma de quartier pour admirer sa façade Art déco. Dans les deux cas, la route sera pénible et je souffrirai.

Darwin lui-même requestionnerait l’évolution à me voir ainsi recroquevillée et suppliant le retour à l’état de quadrupède. La voix de mes ancêtres martèle mes tempes et palpite jusqu’à mes doigts de pied. Ils me serinent que rien n’est à portée, ni à taille.

« Tout se mérite, rien n’est dû », insistent-ils. « Choisir une chaussure à sa taille relève de l’arrogance et de la facilité. Occuper tout l’espace ? Quel sans-gêne ! Les pieds, on les laisse sous la table comme les chiens que l’on taloche à coups de botte. Les pieds, c’est fait pour marcher, pas pour penser. »

Idiots d’ancêtres qui me tancent, eux et leur culture du rêche et du raboteux. Et ce ne sont pas que les godasses qui sont dures, le lit aussi, la gifle, les mots et les regards sont du même acabit, parce que c’est comme ça, la vie, c’est dur. Ils n’avaient qu’à choisir des pompes à leur taille, pour commencer, ça leur aurait évité d’en vouloir autant à la vie.

Un banc, un simple banc municipal m’aurait redonné l’espoir, la force de ne pas abandonner ma route, mais rien ne soulagerait ma peine. C’était le printemps, comment l’enfer pouvait exister par un jour si doux ?

Mes pieds ne sont pas rancuniers, ils se maintiennent droits et plutôt bien balancés. Ils ont la pointure correspondant à ma taille, je dirais même un tantinet plus courte. Je devais avoir quatorze ans quand ils ont cessé de grandir, l’âge où j’ai aussi arrêté de courir, l’âge où les problèmes de coeur se font sérieux, l’âge où l’on vous dit de faire attention où vous marchez, l’âge où l’équilibre se fait précaire parce qu’on devient trop grand et qu’on commence imperceptiblement à se laisser tomber en avant.

Avant de tomber en avant, je décidai de repartir en arrière. Mes pieds me suppliaient de faire demi-tour et de les déchausser. Il fallait rentrer. L’adrénolytique me fit suppor­ter le supplice de la marche jusque chez moi. Là, je restai les jambes appuyées sur le rebord de la fenêtre, les pieds nus dans la fraîcheur du jour.

Dans ce bain de pieds céleste, la tête en bas, les jambes en l’air, allongée devant un nouveau dieu que j’inventai pour l’occasion, je me fis la promesse de ne plus jamais faire souffrir mes pieds. (Fallait-il que je me mette la tête à l’envers pour découvrir le sens des choses ?) Et de me foutre du mérite de la souffrance, après tout.

C’est pas vrai que ça sert à quelque chose, et ça fait mal, ce truc-là, ça tord les os sur plusieurs générations.

Si j’enlevais mes chaussures, je pourrais monter à cru comme une cavalière mongole, les pieds noués dans des chiffons de fortune. J’aurais les pieds peints de henné, badigeonnés d’huile essentielle de romarin, de camphre et de menthe poivrée. On peut rêver quand on est déchaussé, rêver d’être légers.

Aujourd’hui, je marche, chaussure à ma taille, la tête haute et le pied sûr. Mon sang pulse du bas vers le haut comme il se doit et, grâce à mes pieds, mon cœur a rajeuni.


Sophie Marceau – Recueil « La Souteraine ». Ed Seghers


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