HPI

Les surdoués envoient l’école républicaine à la casse

Les personnes à haut potentiel intellectuel (HPI) sont partout : à la télévision, parmi les gosses de nos amis, et maintenant dans l’école publique, puisqu’un lycée exclusivement réservé aux hauts QI a ouvert ses portes cette année à Paris. Pour Wilfried Lignier, chercheur au CNRS-CESSP (Centre européen de sociologie et de science politique), la construction de l’étiquette HPI relève d’une réaction des classes dominantes vis-à-vis de la massification du système scolaire.

Jusque dans les années 1970, personne ne parlait de surdoué en France », commence Wilfried Lignier. Il faut attendre l’unification des filières du collège, en 1975, pour qu’une fraction des parents d’élèves commence à trembler : leurs petites têtes blondes ne risquent-elles pas d’être contaminées par la masse des enfants de prolos ? La même année, le biologiste Rémy Chauvin leur tend les bras en publiant Les Surdoués. Études américaines (éd. Stock). Passé par la Sorbonne, le bonhomme a de quoi impressionner – si l’on ferme les yeux sur ses dérapages grotesques à propos des phénomènes paranormaux, notamment autour de la vie après la mort, ou sur les ovnis. Dans son ouvrage, Chauvin importe le concept très américain d’enfants gifted (« doués », en français), identifiés et mis dans des classes spécialisées depuis le début du XXe siècle grâce à une échelle métrique d’intelligence. Ironie de l’histoire, cette méthode de mesure du développement intellectuel a été inventée à la fm du XIXe siècle en France par le psychologue Alfred Bi-net et le psychiatre Théodore Simon, juste après la mise en place de l’école obligatoire. Loin d’aider à débusquer les petits génies, elle servait au contraire à identifier les enfants trop faibles intellectuellement pour être scolarisés comme les autres.

Les tests de QI n’ont rien d’une mesure absolue

« Aux États-Unis, les psychologues qui organisent la rencontre entre intelligence et sélection à l’école sont très différents, issus du mouvement eugéniste des années 1920 », explique Wilfried Lignier. Ces psys s’inspirent du Britannique Francis Galton, adepte notoire des théories scientifiques racistes, et encouragent un usage « par le haut » des tests d’intelligence, convaincus que les surdoués sont le futur des civilisations, voire de l’espèce humaine.

En France, quand le livre de Chauvin n’est pas pris à la légère, sorte de bête de curiosité à l’instar de l’hypnose ou de la télépathie, il suscite des réactions indignées, on l’accuse d’avancer des thèses quasi nazies.

Qu’importe : il est une porte d’entrée pour les militants de l’intelligence, qui travaillent les politiques au corps et parviennent à organiser à Nice, en 1978, le tout premier colloque international dédié aux surdoués. « Ça va très mal se passer, raconte Wilfried Lignier. Toute la presse a décidé d’y assister mais s’avère très critique. Les journaux de gauche, évidemment, mais aussi de droite tel Le Figaro détruisent le concept en pointant souvent du doigt ses dérives fascisantes. » Malgré le fiasco, les lobbyistes avancent leurs pions, popularisent la notion d’intelligence supérieure.

« Les militants vont alors modifier leur angle d’attaque en délaissant l’idée du bien-être collectif d’une nation intelligente pour insister sur le bien-être individuel, en l’occurrence le mal-être, la souffrance des surdoués. » Comment rester insensible à la pathologisation de l’intelligence, qui conduirait à l’ennui, à l’isolement, à la dépression, voire au suicide ? On ne parle plus de « surdouement », terme négativement connoté pour ses accents biologiques, mais de « précocité intellectuelle ».

Face à une forte demande sociale de prise en compte de la singularité des élèves dans les années 1980-1990, l’école introduit des ségrégations internes nouvelles, où les options, les filières spécialisées et divers étiquetages remplacent les anciennes frontières entre types d’établissements. Au gré de ce repositionnement, l’État organise des colloques, envoie des circulaires pour sensibiliser les enseignants à faire preuve de vigilance vis-à-vis des enfants précoces. Mine de rien, l’école se dépossède un peu de ses prérogatives : ce n’est plus elle qui definit le niveau d’un élève, mais un outil externalisé, censément objectif car couvert d’un vernis scientifique.

« C’est cette légitimation par l’État, sous pression militante, qui va rendre sérieuse l’idée d’intelligence hors norme, pour les parents, pour les enseignants, et même pour certains scientifiques », note Wilfried Lignier. Jusqu’à revenir, aujourd’hui, à une séquence un peu plus naturaliste, encouragée par l’essor des neurosciences. « En parlant désormais de « haut potentiel intellectuel » (HPI), on renoue avec le surdouement des débuts : ce n’est plus une histoire de précocité, mais d’état intrinsèquement supérieur. Accessoirement, cet état peut concerner des adultes. »

Le carton d’audience de la série HPI, qui raconte l’histoire d’une femme de ménage capable de résoudre des affaires policières complexes grâce à son QI de 160, participe de cette contestation de la façon dont l’école s’octroie le droit de défmir la valeur des individus par les diplômes.

« Si les gens savaient ce qu’il y a dans les tests de QI, ils seraient beaucoup moins impressionnés…, s’étrangle Wilfried Lignier. La plupart des questions, c’est de la géométrie, du vocabulaire, « du français et des maths » comme le disent parfois les enfants eux-mêmes ! Sur la forme, passer un test ressemble beaucoup à un exercice scolaire, il faut se concentrer, ce qui implique une sélection sociale très forte. »

Qu’importe, après tout, s’il existe des prédispositions génétiques à l’intelligence, une question éthiquement casse-gueule et particulièrement difficile à caractériser. D’autant que les tests de QI n’ont rien d’une mesure absolue : en normalisant les scores sur les résultats globaux, ils ne font que mettre en évidence une certaine fraction d’individus plus intelligents que les autres. Le peu de statistiques à disposition concernant les enfants surdoués suffisent pour comprendre la dimension sociale du phénomène.

En 2010, Wilfried Lignier a interrogé des centaines de parents d’élèves catalogués HPI. Deux tiers venaient des classes sociales aisées, 75 % étaient des garçons. Ce déséquilibre s’explique notamment par le coût d’un test de QI, non remboursé par la Sécurité sociale, la bagatelle de 250 euros, non accessible à toutes les bourses. « Même s’ils ne l’assument pas toujours, cela fait une belle rentrée d’argent pour les psychologues, qui sont submergés par les demandes des parents d’élèves au moment où se décident les sauts de classe. »

Plus intéressant encore, seuls 8 % des parents rapportaient des difficultés scolaires chez leurs enfants. Or l’Éducation nationale en compte en moyenne environ 20 % ! Quel est donc l’intérêt de mettre ces élèves dans des classes séparées, comme le tente cette année le lycée public Émile-Dubois, dans le 14e arrondissement de Paris, si ce n’est de s’affranchir des contraintes de l’école unique ?

« L’idée derrière ça, c’est : « l’école donne beaucoup à mon gamin, mais pas autant qu’elle devrait », explique Wilfried Lignier. Mais imaginons une seconde que l’on réserve l’accès à Polytechnique à de jeunes adultes en fonction de leur QI et non de leurs résultats scolaires. Personne ne l’accepterait ! Le phénomène HPI, c’est tenter de trouver des raisons extrascolaires pour infléchir certains parcours. »

Or les budgets de l’école ne sont pas illimités : ce que l’on investit chez les uns manquera pour aider les autres. « On pourrait faire un diagnostic massif de chaque enfant à l’école, pour débusquer ses innombrables spécificités, y compris les souffrances propres aux catégories populaires, et agir en conséquence. Mais c’est ça, le rôle de l’école : tester tous les enfants, indépendamment de la classe sociale, et tirer tout le monde vers le haut, y compris les bons profils. En faire des tonnes sur les HPI, c’est prendre tous les problèmes de l’école par le petit bout de la lorgnette, en se disant : « Est-ce qu’on ne pourrait pas oublier tous les compromis sociaux qui font l’école unique, en offrir davantage à des enfants qui en général sont déjà favorisés ? » »

La bonne nouvelle, c’est que la repopularisation de l’étiquette HPI, invoquée à toutes les sauces grâce à notre propension nombriliste et identitaire à se sentir unique – les « symptômes » définissant les HPI ressemblent à ces horoscopes déclinant des traits de personnalité tellement vagues que chacun peut s’y retrouver -, risque de la dévoyer aussi sec. En attendant la nouvelle offensive des classes dominantes.


Edgar Lalande. Charlie hebdo. 22/03/2023


Une réflexion sur “HPI

  1. bernarddominik 27/03/2023 / 14:16

    Ces tests sont très discutables, très orientés vers les séries, leurs résultats souvent surinterprêtés. Je me rappelle des tests faits pour sélectionner des programmeurs. J’ai eu dans mon équipe celui qui avait fait les meilleurs tests, j’ai du corriger presque tous ses programmes. Et on m’avait fait « une fleur ». Quant à la série HPI je n’ai pas compris où était le haut potentiel intellectuel de l’héroïne A Fleurot.

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