Privilège, oui…

… mais c’est quoi, un privilège ?

Autant de définitions que de catégories sociales, économiques, sexuelles, culturelles, familiales, que d’individus peut-être. Dans une société en crise, ces définitions se multiplient. Chacun a tendance à ne plus voir – ou fantasmer – que les privilèges des autres. Chacun les multiplie comme les pains pour obtenir ce miracle inversé : le non-privilégié, devenu opprimé, se transforme en victime. Quels que soient son âge et sa condition, il dit 33 et le voilà sur la Croix. Autour, rien que des Romains qui le méprisent, l’insultent, le martyrisent ; et, s’il est antisémite, avant tout des Juifs.

Ce monde-là, ce monde binaire où l’on ne pense plus soi-même et les autres qu’en termes de victimes et de bourreaux, on sent bien qu’il est non seulement bidon, mais irrespirable. Comment faire pour l’aérer, lui redonner un peu de souplesse, d’élasticité, de réalité par la distance et le dialogue ? C’est compliqué. Les élus, à droite comme à gauche, ne semblent pas y mettre beaucoup du leur. Pourtant, ils nous représentent. Peut-être n’en avons-nous pas conscience, mais ce qu’ils sont, ce qu’ils font, est toujours la conséquence de l’état de la société qui les a désignés, même par défaut. Sont-ils « légitimes » ? Je n’en sais rien. Je me méfie de ce mot mis à toutes les sauces et par n’importe qui : la « légitimité ». Hitler, pour prendre un cas extrême, est arrivé au pouvoir « légitimement» : la société allemande avait, dans sa majorité, préparé son entrée en scène. Le peintre raté n’était pas un accident de l’Histoire ; il en était le produit. Les représentants actuels de la France, trissotins de Renaissance, poissonniers gaulois de LFI (beaucoup de cris, poissons pas frais), ectoplasmes du PS et des Républicains, Raminagrobis du RN, ne sont pas là par hasard. Ils portent autant nos vices que nos vertus, nos craintes que nos espérances, nos illusions que nos déceptions, la mauvaise foi que la bonne. Comme en chimie, les choses clochent, ou explosent, lorsque les proportions démocratiquement requises ne sont plus respectées ; mais quelle main tient la burette ?

Ce monde binaire est non seulement bidon, mais irrespirable

En ces temps de retraite de Russie, je préfère donner du privilège une définition modeste, liée à cette colonne vertébrale qu’est le travail. Elle me semble pouvoir s’appliquer à tous, donc à chacun : est privilégié l’humain qui fait le boulot qu’il a choisi, qu’il aime, qui lui permet de se développer et de se surprendre, d’apprendre et de comprendre ce qui l’entoure avant de le juger, et le faire avec une rémunération qui lui permet de vivre et d’aider à vivre correctement, décemment, dignement, ceux qu’il aime et qui dépendent de lui. Il s’agit d’un véritable privilège : assez rare. En général, il manque toujours quelque chose, voire à peu près tout. Beaucoup ont un travail qu’ils n’ont pas vraiment choisi. Ce travail est souvent ennuyeux, pénible, répétitif, angoissant, déprimant, épuisant, méconnu, humiliant, cassant, parfois dangereux, parfois honteux. Il n’apporte pas ou plus grand-chose à ceux qui le font, sinon le strict nécessaire pour vivre (et encore, pas toujours). Et il arrive qu’il les avilisse.

Dans un pays comme la France, pays d’étiquettes et de couloirs, on ne changeait jusqu’ici pas plus de travail que de destin. Quand ce travail rétrécit l’homme lavage après lavage, pour fmalement l’essorer, cette perspective étroite, à sens unique, n’a qu’un horizon de sortie : la retraite, vite. Il faut être sacrément (et aveuglément) privilégié pour dire que ceux qui s’en préoccupent sont des démagogues.


Philippe Lançon. Charlie hebdo. 22/03/2023


Une réflexion sur “Privilège, oui…

  1. bernarddominik 24/03/2023 / 12:40

    Un argument tout à fait royaliste. Sous prétexte que parler de privilèges serait couper la France en 2 et donc créer un pays bipolaires « les gentils les mechants » ce monsieur justifie que certains paient moins d’impôts, travaillent moins longtemps, puisse cumuler des retraites et indemnités alors qu’on le refuse au citoyen lambda, reçoivent des emplois sur-rémunéres sous prétexte qu’ils sont des amis du président, reçoivent des concessions lucratives etc. Refuser les passes droit et les privilèges est au contraire un acte citoyen et républicain il ne crée pas un monde bipolaire mais le supprime. Charlie serait donc devenu royaliste et partisan du « bon vouloir »?

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