Protection des milieux marins

Alors qu’à l’ONU un traité international pour protéger la haute mer vient d’être signé, le 4 mars 2023, après plus de quinze ans de discussions, en France, les démarches pour protéger les milieux naturels existent. Pourtant, ces derniers sont si nombreux, le droit qui les régit est complexe, l’intérêt économique, si prédominant, que l’on doute parfois de leur efficacité.

Sous le soleil pâle de l’hiver, la Méditerranée ressemble â une étendue de mercure, substance pourquoi pas échappée de l’organisme des poissons, devenue composante essentielle de leur être, puisque leur nature profonde se confond désormais avec les métaux lourds de la vieille indus trie. Sur la Côte Bleue, qui se déploie du bassin industriel de Fos-sur-Mer â l’Estaque, des balises jaunes dessinent des trapèzes â la surface de la mer, elles indiquent un milieu protégé.

Le parc marin de la Côte Bleue gère deux réserves naturelles marines, « zones de protection forte », précise Benjamin Cadville, chargé au sein de la structure de la démarche Natura 2000. Dans ces deux réserves, la pêche sous toutes ses formes, le mouillage des navires et la plongée sous-marine sont interdits. Quand on s’y enfonce, bouteille sur le dos, avec les agents du parc marin qui inventorient les espèces et mesurent « l’effet réserve », la taille des langoustes surprend, celle des mérous et des corbs également.

Le parc marin de la Côte Bleue est une aire marine protégée (AMP), espace marin où s’équilibrent durablement la conservation de la biodiversité et les activités humaines. Des AMP, en France, il en existe de toute sorte, et toutes ne protègent pas de la même façon, certaines d’ailleurs ne protègent rien du tout.

Le Code de l’environnement liste les différentes catégories juridiques d’AMP, parmi lesquelles les parties maritimes d’espaces protégés tels que les parcs nationaux et régionaux, les réserves naturelles, les arrêtés de biotopes, les sites Natura 2000 ou même les réserves nationales de chasse et de faune sauvage, les propriétés du Conservatoire du littoral…

L’association Bloom pour la protection de l’océan et des espèces marines, fondée par Claire Nouvian, pointe dans ses rapports la trop grande diversité de catégories juridiques d’AMP, 18 au total, soit 451 AMP sur le territoire métropolitain et 721 dans l’ensemble des eaux placées sous juridiction française.

Swann Bommier, chargé du plaidoyer au sein de l’association, explique : L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) ne prévoit que six catégories d’AMP. Les scientifiques, eux, n’en préconisent que quatre. Par ailleurs, les aires marines françaises sont faussement protégées. Chacune des structures, suivant son statut juridique, décide elle-même de ce qu’elle autorise ou pas.

Ainsi, certaines acceptent les activités industrielles et la pêche intensive. En 2020, l’Union européenne présentait une stratégie pour la biodiversité à 2030. Elle prévoyait 30 % d’AMP, dont un tiers en protection stricte. Par un tour de passe-passe, alors même que les documents de la Commission sont rédigés en français et qu’il y est écrit « protection stricte », soit l’interdiction de toute activité humaine, chez nous, c’est devenu « protection forte ». »

Lors de l’émission 28 minutes (Arte) du 21 janvier dernier, Claire Nouvian indiquait que la France appelle « protégées » des zones qui ne le sont pas : « Cela permet de faire du marketing environnemental, du greenwashing […] M. Macron dit sur la scène internationale, il le dit, le redit, l’enfonce, que la France protège plus de 30 % de son territoire marin, c’est faux. »

Swann Sommier se souvient du One Ocean Summit de Brest, en février 2022: « Le président se targuait d’avoir placé sous cloche l’océan austral. C’est bien d’assurer la protection stricte d’une zone de toute façon inexploitée. Ainsi, la France dispose de 382 855 km2 protégés intégralement dans les terres Australes, alors que ce chiffre tombe à 94 km2 en France métropolitaine. C’est sûr que si on compte les eaux australes, les 30 % sont atteints. Là encore, il s’agit d’un tour de passe-passe. En métropole, la pêche intensive dévaste toujours les fonds. »

II existe un autre trompe-l’oeil, la démarche Natura 2000. Encadrée par deux directives européennes prévoyant la création de zones de conservation d’espèces rares ou menacées – la directive oiseaux et la directive habitats-faune-flore -, elle permet des actions concrètes dans la veille environnementale et le suivi scientifique.

Il existe un trompe-l’oeil, la démarche Natura 2000

A regarder la carte de France des sites Natura 2000, la quasi-totalité du littoral ainsi qu’une grande partie des zones humides et des terres semblent protégées, voire sanctuarisées, par ce réseau. Seulement, cette démarche n’est qu’un outil de conciliation de sauvegarde de la biodiversité et du maintien des activités humaines dans le cadre d’une réflexion locale. Or, souvent, la « réflexion » locale penche du côté de l’activité économique.

Ces zones sont animées par diverses structures, de l’association â la collectivité territoriale : Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), Office national des forêts (ONF), conseil de territoire, métropole, syndicat mixte. Mais ce qui peut s’y faire ou ne pas s’y faire relève toujours d’une autorité supérieure, le préfet. Parmi les zones humides, les étangs de Saint-Blaise, comprenant les salins de Fos, bénéficient de ce réseau. Pourtant, l’un des plus remarquables, le Lavalduc, est exclu du programme de préservation.

Bernard Calvia, agent de la métropole Aix-Marseille, structure animant le site, explique : « Ces deux étangs, malgré la présence d’oiseaux d’intérêt patrimonial, sont exclus de la zone car « acquis â l’industrie ». Ce qui est singulier sur ce territoire, c’est que c’est l’activité industrielle qui a parfois permis d’attirer certaines espèces. Le sel et les salins ont fait venir bon nombre d’oiseaux. »

Si le réseau Natura 2000, par les subventions nationales et européennes, a permis d’éliminer des végétaux exotiques envahissants ou de construire une plateforme de nidification pour les sternes naines, Bernard Calvia sait que ces actions ne pèsent pas lourd face aux grands projets de développement : « Si une route doit passer par là, telle que le contournement Port-de-Bouc/Martigues, elle passera, et ce malgré nos études d’incidence. Il n’y a de véritable protection qu’en accumulant les démarches et les labels. »

Raphaël Grisel, directeur du Gipreb, syndicat mixte pour la réhabilitation de l’étang de Berre, structure animatrice de deux sites Natura 2000, est d’accord : « Ce réseau ne protège pas, il reconnaît seulement une biodiversité, des habitats et des espèces d’intérêt communautaire. Si un projet d’envergure, commercial ou industriel, est porté par l’État, il passera. La richesse écologique sera prise en compte et le projet s’adaptera ou compensera les pertes de biodiversité, mais le classement Natura 2000 n’empêchera pas le morcellement des habitats. Tout reste â l’appréciation du préfet. En revanche, l’acquisition du foncier par le Conservatoire du littoral est une vraie protection. Prenez le parc de la Poudrerie, sur les communes de Miramas et Saint-Chamas. Il appartient au conservatoire, mais est aussi zone Natura 2000, animée par le Gipreb. Ainsi, il cumule un statut protecteur par la propriété foncière et un statut facilitateur par le financement Natura 2000… »

Les structures animatrices du réseau soulignent l’importance des fonds alloués, nécessaires â la réalisation de beaucoup de leurs actions. Benjamin Cadville, du parc marin de la Côte Bleue, précise : « C’est parce que nous sommes animateurs de ce réseau, qui se superpose au périmètre du parc, que nous sommes devenus AMP et bénéficions des subventions européennes. L’État, lui, ne donne rien aux gestionnaires des sites Natura 2000 marins à qui il délègue l’animation, même pas de quoi rémunérer un chargé de mission. Pour les zones Natu-ra 2000 sur terre, jusqu’à présent, c’était la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) qui redistribuait l’argent de l’Europe. Depuis le 1er janvier 2023, c’est la Région. Du coup, la politique s’en mêle. En Région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, par accointance ou opinion, a décidé de ne rien reverser à certaines associations chargées d’animer des zones Natura 2000. »

Face aux intérêts économiques et aux batailles politiques, la biodiversité ne pèse hélas pas bien lourd.


Article de Sigolène Pinson. Dessin de Riss. Charlie hebdo. 08/03/2023


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