Séisme en Turquie…

la corruption plus meurtrière que la nature

Il reste sans doute encore des milliers de victimes sous les décombres, mais on sait déjà que ce double séisme sera le plus meurtrier de l’histoire moderne de la turquie.

Les responsabilités semblent accablantes : constructions illégales, autorités locales qui ferment les yeux contre espèces sonnantes et trébuchantes…

À trois mois de l’élection présidentielle, la Turquie meurtrie découvre que des milliers de morts auraient pu être évitées.

Voilà des années que le géologue turc Naci Görür alerte sur les risques sismiques en Turquie et sur l’impréparation de son pays. En novembre dernier, sur CNN Türk, il affirmait qu’il fallait être « très attentif » à cette région de Kahramanmaras, épicentre du premier séisme du lundi 6 février 2023.

« C’est un endroit sujet aux tremblements de terre. Des mesures de réduction des risques doivent être prises maintenant », a-t-il averti. Quelques jours avant la catastrophe, dans un entretien donné au journal kémaliste Cumhuriyet, il en remettait une couche : « À l’approche de l’élection, on vient d’annoncer un plan de construction de 250 000 logements sociaux, mais ne ferait-on pas mieux de s’occuper des centaines de milliers de bâtiments très exposés au risque sismique ? » Mais rien n’y a fait…

Des risques déjà connus

Pourtant, Naci Görür est loin d’être le seul à être préoccupé par ce risque sismique en Turquie.

Depuis la catastrophe d’Izmit, en 1999, qui a fait plus de 17 000 morts, une grande partie de la population attend, résignée, le « big one », ce tremblement de terre d’une intensité telle qu’il pourrait anéantir une grande partie de la ville d’Istanbul.

Officiellement, 1999 a permis une « prise de conscience ». Le Parti de la justice et du développement (AKP, parti du président Erdogan) s’était d’ailleurs largement servi de ce drame pour arriver au pouvoir, fustigeant ses prédécesseurs inconséquents, qui avaient autorisé des constructions erratiques.

Depuis, une loi votée en 2004 impose des règles parasismiques très strictes et a créé une taxe spéciale pour assurer la mise aux normes.

Pourtant, ce 6 février 2023, les premiers bâtiments à s’effondrer ont précisément été ceux érigés durant les vingt dernières années. Comment expliquer un tel drame, alors que tout avait été pensé pour l’éviter ? Pourquoi immeubles d’habitation et hôpitaux récents se sont-ils écroulés comme des châteaux de cartes ?

Une mafia du BTP

Enquêter sur la Turquie pour Charlie, ces derniers jours, est encore plus difficile que d’habitude. […] Dans ces moments de deuil national, pour éviter toute polémique, les experts turcs et européens qui ont bien voulu s’exprimer sur le sujet ont préféré rester anonymes. C’est le cas de cet universitaire turc, installé en Europe, qui n’arrive pas à comprendre comment son pays a pu en arriver là :

« Nous avons d’excellents sismologues et des normes parasismiques qui n’ont rien à envier à celles des pays les plus en pointe. Mais pour un tremblement de terre d’une même magnitude, avec un épicentre plus ou moins à la même distance de la surface, dans des zones aussi peuplées, on a 20 000 morts en Turquie, alors qu’il n’y en aurait peut-être que quelques centaines au Japon. Ce n’est pas le séisme en lui-même qui tue, mais la façon dont les humains se sont plus ou moins préparés à cela. Et c’est invraisemblable qu’après avoir déjà connu tous ces drames on n’ait pas fait le minimum pour en empêcher un nouveau. »

Les premiers constats sont sans appel : alors que les spécialistes recommandent d’utiliser du béton et des structures métalliques, des amortisseurs en caoutchouc ou élastiques et des rez-de-chaussée compacts, les constructions de la zone touchée étaient souvent bâties en dépit du bon sens. […]

Des constructions érigées en totale infraction avec toutes les réglementations auraient très souvent été régularisées après édification. « C’est le symbole même de la corruption qui gangrène notre pays, déplore une journaliste turque. Il y a une sorte de mafia du BTP qui a des connexions avec le pouvoir. Même si leurs bâtiments sont totalement hors normes, ils glissent des enveloppes pleines de billets aux maires ou aux gouverneurs locaux, et ils obtiennent miraculeusement une régularisation a posteriori. Sans avoir besoin d’apporter aucune amélioration. » Or il se trouve que dans cette région les maires et gouverneurs locaux sont principalement issus de l’AKP…

Censure plutôt qu’excuses

Alors que les premières critiques ont commencé à se faire entendre quelques heures seulement après le drame, Erdogan a été à la hauteur de sa réputation : plutôt que de redoubler d’efforts pour secourir au plus vite toutes les localités dévastées, le pouvoir a fait arrêter une douzaine de personnes pour des posts de « désinformation » sur les réseaux sociaux et a bloqué Twitter pendant plus de douze heures. Alors même que c’était par ce réseau social qu’un certain nombre de survivants ensevelis sous les décombres tentaient de se signaler aux secours… Mais entre sauver des vies et préserver sa réputation, à trois mois seulement de l’élection présidentielle à haut risque, le choix a semble-t-il été vite fait.

Car pour la première fois depuis vingt ans qu’il truste le pouvoir, Recep Tayyip Erdogan n’est pas en position de force. Crise économique qui mine le pays depuis des années, inflation record (entre 85 % et 200 % selon les sources), dérive autoritaire… sa popularité est en chute libre ces dernières années. […]


Ava Roussel. Charlie hebdo. 15/02/2023. Source (Extraits)


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