Maison de campagne

Peut-être du vécu pour certaine-s personne-s !

Cela faisait onze ans que nous possédions cette maison. Je n’avais ici que des souvenirs de joie, de gaieté, de soirées bavardes et alcoolisées ou de jardin riant, de portes ouvertes, de cuisine pour dix et de réveils frais.

Depuis mon divorce trois ans auparavant, l’idée de m’y installer avait fait son chemin. Les enfants y venaient moins, les bruits et les odeurs n’étaient plus les mêmes mais rien ne me retenait en ville. Et puis m’éloigner de ce qui avait été mon quotidien pendant onze ans était devenu comme une évidence pour éviter de sombrer.

J’étais arrivé en fin de journée après trois heures de route. La lumière promettait une soirée apaisante. Pousser la porte d’entrée et inhaler son odeur me faisait le même effet qu’un puissant anxiolytique. J’ai toujours adoré arriver dans cet endroit. Le réveiller de son sommeil en ouvrant les volets, remettre l’électricité, réactiver le circuit d’eau chaude (en l’occurrence ce jour-là, défectueux depuis quelques semaines), sortir les transats ou déverrouiller le cellier et l’atelier s’apparentait pour moi à une prise en charge médicale qui va enfin mettre un terme à une gêne, une fatigue ou une petite douleur.

« Maintenant ça va aller » étaient toujours les mots que je prononçais intérieurement en y revenant. Les maisons survivent toujours à leurs propriétaires qui, en fait, ne sont que des passagers. Une maison ne vous appartient jamais totalement. Néanmoins, avec celle-ci un lien particulier s’était noué. Quelque chose d’indescriptible qui ressemble à ce qui peut rapprocher deux êtres. On se parlait, on s’écoutait. J’avais remarqué à plusieurs reprises combien elle se laissait faire entre mes mains mais résistait lorsqu’il s’agissait de la confier à des artisans ou à une entreprise.

Chaque fois que j’avais fait appel à quelqu’un pour des travaux, cela s’était mal passé. Mais dès que je m’y mettais moi-même, tout se résolvait sans accroc.

  • Y a un truc entre cette baraque et vous, m’avait dit un jour un électricien. C’est pas normal que quand je bosse y a toujours un problème et quand c’est vous qui prenez les outils en main tout se passe bien. Moi, vous m’appelez plus, c’est terminé.

Idem avec Inès qui ne cessait de se coincer les doigts avec les volets, de trébucher toujours sur la même marche, de se cogner aux mêmes poutres ou de se retrouver enfermée dans une salle de bains… Moi, j’étais immédiatement tombé amoureux d’elle et je m’étais convaincu qu’à force de discrétion, de patience, d’écoute et d’attentions, cette longèrepartagerait avec moi ce même sentiment que l’on appelle amour.

Après l’avoir doucement sortie de sa léthargie, j’ai déchargé la voiture qui était bien plus remplie qu’à son habitude. J’avais baissé les sièges arrière pour y entreposer des cartons de livres ou d’objets divers, vêtements, valises et sacs remplis de ces choses inutiles dont je ne voulais pas me séparer dans ma nouvelle vie. J’ai rangé les courses dans le frigidaire et les placards, je m’étais acheté de quoi me faire un petit gueuleton dont j’allais profiter dans le jardin, face à ces prés qui vallonnent jusqu’à la rivière. J’y verrais certainement quelques chevreuils sortir du bois pour venir brouter une herbe tiédie par une journée ensoleillée.

Après quoi je siroterais tranquillement ma bouteille en songeant à tout ce qui m’attendrait le lendemain : me rendre chez le propriétaire qui vendait ses deux vergers à pommes pour lui faire une proposition, tondre la pelouse, réparer l’appentis et aller voir Anselme. Je lui avais envoyé un texto le matin pour le prévenir de mon arrivée et lui demander si je pouvais passer. Viens quand tu veux, il m’a répondu, je suis le nez dans l’alambic en ce moment, je ne sors pas.

Anselme était ivre en permanence, je ne l’ai jamais vu marcher droit et son haleine est le plus efficace des insecticides. Son visage rougeaud, plus velu que celui d’un ragondin, arbore un sourire débonnaire sous une tignasse hirsute, grise et sèche comme un vieux foin. Affable, aussi bavard qu’une vieille dame solitaire, il n’aime rien tant qu’être visité pour vous faire goûter son cidre maison ou son eau-de-vie capable de faire démarrer la mobylette la plus récalcitrante et qu’il sort d’une machinerie sophistiquée entièrement fabriquée par ses soins. La cour de sa ferme ressemble à une déchetterie dans laquelle évoluent chiens, chats, volailles, lapins et Copinette, une truie noire de Bigorre qu’il prétend enfiler régulièrement lorsque l’envie n’est plus tenable.

  • Maintenant que tu es célibataire tu vas pouvoir l’essayer, m’a-t-il proposé un jour. Une soie chaude que t’as pas idée.

Dans son logis, le désordre relève de l’installation d’art contemporain et l’odeur de renfermé ajoutée à celle de l’alcool frelaté rappelle l’acidité de l’ammoniaque. S’il vous propose un verre, il ne lui vient pas à l’esprit d’en prendre un propre dans le buffet, il attrape le premier qu’il trouve sur la table et l’essuie sur sa chemise lisse de cambouis, de crasse et de terre pour y verser un cidre opaque comme une eau stagnante. Il rote, il pète, plonge la main dans les profondeurs de son pantalon pour y gratter une couille sans vous quitter des yeux ni interrompre son discours mais c’est l’être le plus gentil et le plus serviable qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Anselme, c’est le gars qui propose, c’est le copain coup de main qui débarque chez vous avec des outils et du temps sans jamais rien demander en échange que deux ou trois chopines et une conversation amicale. Grand affabulateur, il se soucie peu de la véracité des histoires qu’il raconte en les assaisonnant d’extravagances, de mystères ou de drôleries. Il prétend connaître l’entrée de souterrains qui datent de la guerre de Cent Ans et mènent à des manoirs du coin, il s’est retrouvé en face d’une meute de loups, il a peloté la femme du maire qui se baignait à poil dans la rivière, fait sauter toutes ses amendes pour conduite en état d’ivresse, planqué dans sa grange un cerf poursuivi par une chasse à courre, fait goûter son cidre au Premier ministre tombé en panne sur la nationale qui longe son champ… Il s’émerveille d’un rien, rit de tout et vous ferait passer le goulag pour un séjour de vacances organisées dans un riad marocain. Anselme, c’est le gars heureux, le gars qu’il faut aller voir quand les chauves-souris approchent.

J’ai rangé toutes mes affaires et j’ai dîné comme je l’avais prévu. Puis à 23 heures, quand la nuit fut totalement noire, je suis allé me coucher dans le lit qui serait dorénavant celui de tous les jours. Je me suis laissé bercer par la nouvelle activité qui m’attendait, producteur de cidre. « Si tu achètes les vergers je t’apprendrai le métier, m’avait dit Anselme. C’est une affaire en or, les meilleures pommes de la région. Tu peux en sortir dix mille bouteilles. »

Le lendemain, je me suis levé tôt, ce qui chez moi est signe d’une excellente humeur. J’ai pris mon café et trois ou quatre Choco BN devant cette immense étendue qui laisse voir l’ennemi arriver de loin, l’été allait être celui d’une renaissance, d’un tournant que la vie n’offre que rarement.

J’avais mis trop longtemps à me dépouiller de la tristesse de ma séparation mais maintenant j’étais purgé, prêt pour revivre en harmonie avec moi-même. Je me suis douché vite fait, j’ai enfilé des vêtements confortables et j’ai pris la clé dans la petite armoire de la cuisine. Lorsque j’ai ouvert la porte à deux battants de la grange, je n’ai pu contenir un soupir de bonheur.

Le Kubota était là, frétillant de joie comme un chien retrouve son maître. Lorsque je l’ai démarré, il a tremblé de bonheur, me faisant passer dans les reins et le dos ses vibrations chaleureuses. Il me faut cinquante minutes pour tondre toute l’étendue herbeuse de ma propriété. Cinquante minutes à siffloter dans un bruit pétaradant de mécanique heureuse. D’abord le chemin qui mène à la route, puis le pré au chêne, puis le pourtour de la mare et finir par le plus délicat, le jardin qui jouxte la maison.

Rien ne m’enchante tant que manipuler ce véhicule, tourner, reculer, remonter les lames, les rabaisser, vider le panier, revenir, les Kubota sont aux adultes ce que les autos-tamponneuses sont aux enfants, un gros jouet dont profiter sans code mais qui laisse derrière lui une étendue fraîche et nette, un résultat immédiat.

Ça faisait une demi-heure que je tondais quand j’ai vu arriver les deux voitures, une petite Clio verte et une Toyota Land Cruiser noire, imposante et prétentieuse. De la première est sortie une jeune femme d’une trentaine d’années manifeste­ment étonnée de voir la maison habitée, et de la seconde, un couple vêtu comme des Parisiens en visite. J’ai coupé le moteur et me suis approché lentement, les mains dans les poches.

  • Bonjour monsieur.
  • Bonjour.
  • Je suis Gwenaëlle Loizeau de l’agence Orpi. Je vous présente M. et Mme Trimbert. Vous êtes monsieur Khôll c’est ça ?
  • Oui, c’est moi. Mais… Qu’est-ce que vous faites là ?
   

Bah… Je suis venue pour la visite. J’ai eu votre femme au téléphone…

  • Mon ex-femme.
  • … votre ex-femme au téléphone et nous étions convenues d’un rendez-vous ce matin. Je suis assez surprise, je ne pensais pas vous trouver là.
  • Comment auriez-vous pu faire une visite si je n’avais pas été là ? Et puis une visite pour quoi faire ?
  • Mais j’ai la clé, votre fem… enfin, votre ex-femme me l’a envoyée. Et la visite c’est pour la vente de la maison.
  • De quoi vous me parlez, madame, cette maison n’est pas à vendre.
  • Je ne comprends pas, votre ex-femme nous a pourtant confié le mandat…
  • Quoi ?!
  • Oui, je peux vous montrer les documents…
  • Bon, écoutez, je vais vous demander de partir, cette maison n’est pas à vendre, j’en suis copropriétaire et il n’a jamais été question de la vendre. Au revoir.
  • Le gars de la Toyota a levé les yeux au ciel avec l’air du type qui n’a pas que ça à foutre.
  • Vous plaisantez monsieur j’espère. C’est scandaleux, made­moiselle. Nous sommes venus spécialement de Paris pour voir cette maison, dont l’annonce a été validée par l’agence Orpi, nous n’avons aucune intention de repartir sans l’avoir visitée.
  • Et moi je vous conseille de foutre le camp. C’est ou une erreur ou un malentendu, j’en suis désolé pour vous, mais cette maison n’est pas à vendre.
  • Monsieur Khôll, a dit l’agente, je suis confuse, je pense qu’il serait bien que vous communiquiez avec votre ex-femme parce que moi…
  • Madame, la communication que j’ai ou que je n’ai pas avec mon ex-femme ne vous regarde pas. Maintenant je vais vous demander de partir.
  • Il n’en est pas question, a répondu le bellâtre pieds nus dans ses mocassins.

J’ai rien dit. Je les ai regardés une dernière fois puis je me suis dirigé vers l’atelier d’où je suis ressorti avec la tronçonneuse que j’ai fait démarrer d’un coup sec en retournant vers les voitures. Il n’en a pas fallu plus pour qu’ils se carapatent dans leurs véhicules.

Le gars était si affolé qu’il s’est pété un phare arrière contre un muret en manoeuvrant. J’ai attendu qu’ils s’engagent dans le chemin boisé et j’ai arrêté mon engin. Je ne comprenais pas ce qui venait de se passer. Je ne pouvais pas croire ce qui venait de se passer. Non, ça ne devait être qu’un malentendu. J’ai sorti mon téléphone de ma poche et appelé Inès.

  • C’est moi, c’est quoi cette histoire de vente de la maison ? Y a une fille de l’agence Orpi qui vient de débarquer avec un couple pour la visiter ?
  • ……………….
  • Inès ?
  • Je te l’avais dit, Adrien.
  • Comment ça, tu me l’avais dit ?!
  • On en a parlé il y a trois semaines quand tu as ramené les enfants, je t’ai dit que je mettais la maison en vente.
  • Non, tu m’as dit que tu y pensais. Qu’il fallait qu’on en reparle. Et je t’ai répondu qu’il n’en était pas question. Et tu as répondu Bon bon, très bien. J’ai ajouté en te regar­dant dans les yeux Moi je ne vends pas cette maison. Tu as conclu cette conversation toi aussi les yeux dans les yeux en disant D’accord.
  • Oui… mais parce que c’était pas le moment d’en parler, entre deux portes, et que tu n’y étais pas disposé… mais…
  • Il n’y a pas de mais, Inès, je ne vends pas cette maison.
  • Adrien, j’ai besoin de cet argent.
  • Comment ça, tu as besoin de cet argent ? Tu as l’appar­tement et je continue à payer un tiers du loyer comme c’était convenu, qu’est-ce que tu veux de plus ?
  • Je sais, et c’est très élégant de ta part mais… je… je vais m’installer avec Damien et nous allons acheter. Il nous manque trois cent mille euros, c’est exactement la part de la maison.
  • Eh bien je suis désolé mais tu ne pourras pas acheter avec lui. Installez-vous ensemble si vous le souhaitez mais en louant.
  • Adrien, j’ai soixante pour cent des parts de cette maison, nous sommes maintenant divorcés et comme le stipule la loi nul n’est tenu de rester dans une indivision.
  • Ne fais pas ça Inès, ne fais pas ça.

J’ai raccroché et je me suis assis dans l’herbe. La situation était limpide, il m’était impossible d’empêcher cette vente. Au mieux, je pouvais la ralentir mais je n’avais pas les liquidités pour racheter sa part. Tôt ou tard cette maison ne m’appartiendrait plus, ce n’était qu’une question de temps et d’obstination pour Inès. Et après toutes ces années à vivre ensemble, j’avais pu mesurer son exceptionnelle capacité de marathonienne à ne rien lâcher.

Mon ex-femme n’était pas une bagarreuse mais elle possédait la souplesse et la solidité d’une liane. Si elle ne s’énervait jamais, elle ne rompait jamais non plus.

Inutile de préciser à quel point je fus abattu pour le restant de la journée. En début de soirée, Anselme me téléphona. Il comprit à ma voix que cela n’allait pas. Je lui expliquai la situation et il me proposa de dîner chez lui.

  • Non, merci. Je préfère rester ici.
  • Tu veux que je passe ?
  • Si tu veux…

Il arriva dix minutes plus tard avec trois bouteilles de cidre, deux andouillettes et une anode hybride qui permettrait enfin de réparer le ballon d’eau chaude. Il s’en était souvenu alors que nous avions évoqué cette pièce manquante un mois auparavant. Il voulut se lancer dans la réparation mais j’insistai pour le faire moi-même.

  • Elle préfère quand c’est moi qui prends soin d’elle, j’ai dit.
  • Qui ça ? il a répondu.

Elle, j’ai désigné du menton en restant évasif. Puis j’ai attrapé mes outils et me suis dirigé vers la salle de bains. J’ai posé la main sur le ballon métallique comme on le fait sur l’encolure d’un cheval puis j’ai démonté le boîtier. J’ai dévissé avec délicatesse, sorti les pièces méticuleusement et patiemment. Ces gestes-là, je les aimais tant. J’avais la sensation de les faire pour la dernière fois. S’en rendait-elle compte ? Est-ce qu’elle savait que je la caressais peut-être pour la dernière fois ? Elle était mourante lorsque nous l’avions achetée, pratiquement une ruine.

Petit à petit, je lui avais redonné vie, rendu son âme et sa respiration. Cela peut sembler ridicule mais je suis persuadé qu’une maison est un être vivant qui exprime son mécontentement lorsqu’on la néglige, mais est capable de manifester sa fidélité si on veut bien lui accorder quelque attention.

Une fois les réparations terminées, j’ai rejoint Anselme dans le salon, il avait déjà sifflé presque une bouteille. Je l’ai laissé cuisiner parce que je n’avais pas le coeur à cela. Je l’entendais roter bruyamment et remuer sa carcasse cras­seuse, attrapant poêles, casseroles et ustensiles comme s’il avait été chez lui. Il m’avait tellement aidé lors des travaux qu’il connaissait cette maison autant que la sienne. Nous avons passé la soirée devant le feu, c’est surtout Anselme qui parlait, pour ne pas me laisser trop seul, mais sachant aussi se taire quand il le fallait, avec cette intelligence animale qu’ont parfois les gens rustres, lourdauds, qui savent être plus fins qu’ils n’y paraissent dans les moments opportuns. Je l’ai mis dehors vers minuit et je suis monté me coucher en laissant tout ouvert.

Les jours qui suivirent, je fis deux ou trois vaines tenta­tives pour convaincre Inès. Elle ne céda pas. Je finis par me résoudre, conscient qu’il était inutile de perdre mon énergie dans un combat perdu d’avance. Les visites reprirent et je m’arrangeais pour ne jamais être là lorsque d’éventuels acquéreurs se présentaient. En moins de dix jours l’affaire fut conclue. Je passai seul mon dernier mois dans cette maison qui, de toute évidence, me fit payer ce qu’elle considérait certainement comme un abandon. Les plombs sautaient, les serrures se grippaient, un jour une vitre se brisa alors que le vent n’avait pas plus de puissance qu’un soupir, le lendemain, une poignée me resta dans les mains. Deux jours avant la signature, le Kubota tomba en panne, là c’est vraiment la fin monsieur Khôll, me dit le concessionnaire.

Il était hors de question que je retourne à Paris. Anselme me proposa alors d’emménager dans une aile de sa ferme. C’était très rudimentaire mais parfait le temps de toucher ma part et de retrouver une bicoque dans le coin. Il me convainquit de ne pas abandonner mon projet de racheter les vergers à pommes. Il m’avait aidé à vider la maison et à transporter mes affaires dans sa camionnette. Le déménagement nécessita quatre ou cinq voyages.

J’avais pris soin de ne laisser que des bricoles réclamant la présence d’une seule personne pour fermer la maison. J’étais incapable de le faire moi-même alors je lui demandai d’y retourner sans moi, ne restait plus qu’à prendre quelques cartons, tirer la porte, glisser la clé et tourner deux fois. C’était au-delà de mes forces, comme si je partais sans dire au revoir. Il comprit et s’exécuta.

Ma première soirée chez lui fut terrible. Le logement qu’il m’avait prêté était dégueulasse, insalubre, puant, ma maison me manquait. Je ne pris même pas la peine de faire le lit. Je m’y allongeai sous une couverture, une bouteille de son abominable eau-de-vie à portée de main avec l’espoir que l’alcool m’assomme au plus vite. Ce qui, Dieu merci, fut le cas.

Je fus réveillé en pleine nuit par des cris. Je n’y prêtai pas attention tant j’étais habitué à cette vie nocturne agitée que peuvent mener les ivrognes. Mais Anselme insista.

  • Réveille-toi, bordel, hurlait-il depuis une de ses fenêtres. Ça crame, ça crame !
  • Je me levai difficilement avec une atroce douleur au crâne et sortis dans la cour. Là, je vis Anselme pisser dehors depuis la fenêtre de sa chambre.
  • Là-bas, chez toi. Ça brûle. Monte. Monte !

Ce que je vis depuis l’étage ne laissa aucun doute. La lueur qui dépassait de la colline venait bien de ma maison et, comme en témoignait la taille des flammes malgré la distance, l’incendie ne venait pas de se déclarer. Nous filâmes jusqu’à la voiture pieds nus, Anselme, lui, carrément en slip. Il roula à vive allure sur le chemin de terre en jurant des couilles de moines de putain de sainte mère mais comment c’est possible, c’est pas possible, putain c’est pas possible !

 Quatre minutes plus tard, nous faisions face à un brasier tel qu’il nous était impossible de nous approcher à moins de vingt mètres. Le feu dépassait les arbres et engloutissait la maison dans sa fureur. Il n’y avait plus rien à faire.

Un mois plus tard, le rapport d’expert de l’assurance fut formel, le feu était parti du circuit électrique.

  • Ta baraque a pas supporté que tu la quittes, a conclu Anselme, elle a fait un infarctus.

David Thomas. Recueil « Partout les autres ». Éd. de l’Olivier


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