Érotisme au XVIIᵉ siècle

A Lyon, une exposition merveilleuse au musée des Beaux-Arts : « Poussin et l’amour ».

– détail –

C’est jusqu’au 5 mars 2023, et franchement, depuis que j’ai contemplé ces nudités, ces baisers, ces étreintes, eh bien les ténèbres contemporaines, la guerre, l’inflation, la connerie des néo-puritanismes, tout m’apparaît comme un écran traversable : le cœur et le désir sont plus forts que cet enfer.

Il paraît que Nicolas Poussin (1594-1665) serait le peintre sévère du classicisme français : grâce à cette exposition, on découvre qu’il fut plus secrètement un érotique. Certains de ses tableaux ont été détruits, d’autres ont été censurés, mutilés par des « repeints de pudeur » (j’adore l’expression).

Les voici rendus à leur sensualité, offerts à l’exubérance gratuite des formes et des couleurs. Oui, gratuite : l’amour a lieu pour rien. C’est là sa beauté folle. Vénus, Diane et les nymphes se pâment devant nous, sorties des Métamorphoses d’Ovide comme d’une corne d’abondance. Et puis il y a Apollon et Dionysos avec son cortège de satyres (merveilleux satyres que l’on voit dialoguant avec les nymphes, et qui aujourd’hui seraient dénoncés par la néo-pruderie qui n’y comprend rien).

Cueillir le rameau d’or

Le vin coule à flots, les sous-bois sont remplis d’amants enlacés, le monde abonde de poitrines heureuses. Une seule philosophie : le plaisir et l’amour (qui sont une même chose). « Omnia vincit amor », a écrit Virgile : l’amour triomphe de tout. Et si la mort est là, c’est que les passions humaines sont tissées de violence.

Jésus multipliait les pains ? Poussin multiplie les baisers. La peinture est le vrai miracle, car s’y dévoile en toute clarté ce qui se dissimule dans des chambres.

Les corps qui font l’amour sont-ils si gênants ? La société préfère montrer ceux qui s’entretuent.

Dans ces peintures où les drapés bleus et rouges libèrent les carnations, dans ces lavis bruns sur papier où sont tracées à l’encre des scènes plus « explicites », on respire une liberté essentielle.

Il existe une île enchantée où la distance qui sépare le regard de la nudité s’annule, où le cœur jouit de l’objet qu’il convoite, où l’amour et le désir s’accomplissent ensemble : c’est un palais invisible, logé en chacun de nous, où à chaque instant, et dans le plus grand des secrets, ont lieu des orgies délicates et crues. Ces orgies ouvrent une clairière dans votre vie.

Je vous le dis très tranquillement : l’expérience sexuelle et l’expérience poétique, en se rejoignant, donnent sur ce qui est empêché partout : la vérité.

C’est ainsi, comme dit Poussin, que l’on cueille le rameau d’or, celui qui, depuis Virgile, doit être cueilli si l’on veut entrer dans l’expérience. La vérité, ça se cherche, ça se trouve et ça se cueille à travers la peinture, l’écriture, le dessin ou l’amour.

À chacun de nous d’en déchiffrer le trésor inouï.


Yannick Haenel. Charlie hebdo. 08/02/2023


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