Iranienne, prix Nobel de la paix, s’exprime.

Elle a été la première femme juge à exercer en Iran.

Jusqu’en 1979, où elle est contrainte de démissionner, la révolution islamique décrétant qu’une femme ne saurait rendre la justice. Elle ne se démonte pas, elle devient avocate, s’engage dans la défense des droits des femmes et fonde plusieurs ONG de défense des droits humains. Elle a reçu le prix Nobel de la paix en 2003 et, depuis 2009, elle mène ses combats depuis la Grande-Bretagne, où elle est réfugiée.

Invitée d’honneur du sommet des Napoléons, à Val-d’Isère, elle a fait un crochet par Paris, où elle a tenu à rencontrer l’équipe de Charlie Hebdo.

[…]

  • Charlie Hebdo : Qu’est-ce qui se passe réellement dans le pays ?

En ce moment, en Iran, il y a une révolution qui a été initiée par les femmes. La réaction du gouvernement a été extrêmement dure, ils ont même enfermé des lycéens, des collégiens et en ont tué certains. Les gens n’ont qu’une seule revendication : que ce régime s’en aille. Une des choses extraordinaires qui se sont passées lors de cette révolution, c’est que des collégiens, des étudiants se sont mis à manifester contre ce régime. Soixante-huit personnes de moins de 18 ans ont été tuées dans la rue par le régime. Il y a 300 lycéens qui ont été arrêtés et emprisonnés.

  • Mais les mollahs ne partiront jamais d’eux-mêmes…

Il faut que les gens continuent, arrivent à maintenir la pression, pour que les partisans et ceux qui travaillent pour ce régime changent. Surtout ceux des échelons inférieurs, car ce sont eux qui tiennent le système et qui font que la machine fonctionne. Car ces petits serviteurs du régime, quand ils commenceront à sentir que le vent tourne, vont retourner leur veste et passer du côté du peuple. C’est un peu une guerre d’usure.

  • Quelle est la bonne manière d’aider les Iraniens ?

Ce que vous avez fait en publiant ces caricatures, c’était un acte de soutien très important. Je voudrais parler de ce qui s’est passé à Lyon. Un étudiant iranien réfugié et vivant là-bas s’est jeté dans le Rhône. Il a fait cette déclaration : « Je commets ce geste non pas parce que j’ai des problèmes psychologiques, je le commets pour l’unique raison que je veux attirer l’attention du monde sur la révolution qui est en marche en Iran. » Ce garçon n’avait aucun problème psychologique, ni psychiatrique, mais il était en colère de voir que le monde, les médias en particulier, ne couvrait pas ce qui était en train de se passer en Iran à la hauteur de la gravité des événements. Ça vous donne une idée de l’importance que ça a pour les Iraniens que cette révolte soit relayée dans les médias, ici, en Occident.

  • Est-ce que les Iraniens sur place arrivent à communiquer entre eux ?

Dès que les protestations s’intensifient, les autorités coupent Internet. […]

Mais les Iraniens trouvent toujours des astuces. On a des ingénieurs très, très compétents à l’extérieur du pays, ils fabriquent des VPN qu’ils transmettent aux Iraniens. Mais ça ne suffit pas. Même avec ces VPN, quand Internet est complètement coupé, on ne peut plus communiquer.

[…]

  • On entend dire qu’en Iran il y a beaucoup de mollahs qui sont corrompus et qui s’enfuient avec de l’argent…

Depuis toujours, ils détournent de l’argent et ils le sortent d’Iran. La corruption existe depuis le début de ce régime. Le pays vers lequel ils font fuir le plus de capitaux, c’est le Canada. […]

  • Qui soutient le régime, à part les Gardiens de la révolution ?

Les mollahs et à peu près 10 % de la population. Et ces 10 %, ce sont majoritairement des gens liés, de près ou de loin, au régime.

[…]

  • Ali Khamenei est un personnage quelque peu étrange. Est-ce que vous le connaissez un peu ?

C’est un dictateur obstiné, obtus.

  • Quel est son parcours ?

À l’époque de Khomeyni, il était président. Le président n’a aucun pouvoir. Celui qui a le pouvoir, c’est le Guide suprême. À l’époque, c’était Khomeyni ; aujourd’hui, c’est lui, Khamenei. […]

  • Et sur le plan spirituel, quel est son rôle ?

Théoriquement, il faut qu’il ait le plus haut niveau de religiosité. Mais quand il est devenu ayatollah, il n’avait même pas atteint le niveau d’éducation en religion qu’on est censé avoir pour obtenir ce titre. Dans les faits, il ne produit aucun écrit spirituel. D’autres écrivent pour lui.

[…]

  • Malgré la répression dans le sang, est-ce que cette révolution va aller jusqu’au bout ? Est-ce que ce régime peut tomber ?

Ces exécutions sommaires, ça rend le peuple encore plus en colère. Il y a quelques jours, ils ont annoncé qu’ils allaient exécuter deux autres jeunes hommes. Quand le régime décide d’exécuter quelqu’un, la veille, il est mis à l’isolement. Et là, quand on a annoncé que ces deux jeunes hommes étaient emmenés à l’isolement – ce qui signifiait : demain matin, ils vont être pendus –, le soir même, une foule s’est rassemblée devant les murs de la prison pour hurler : « Ne les exécutez pas ! » Ils n’ont pas été exécutés. Parce que les mollahs ont compris que la colère était à un tel niveau que ça allait redoubler la rage des manifestants. C’est pour ça que le régime a tellement peur d’Internet. Parce que tout le monde se prévient par Internet.

  • On va dire quelque chose qui n’est pas bien, mais Khamenei, est-ce que la seule manière de s’en débarrasser n’est pas de l’éliminer ? De lui-même, il ne partira jamais, si ? Il ne va pas s’en aller comme le shah d’Iran ?

Non, jamais, jamais.

[…]


Propos recueillis par Riss. Charlie Hebdo 18/01/2023


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