Dans la rue ?

La réforme des retraites fera-t-elle descendre dans la rue autant de manifestants qu’en 1995 ?

À chaque fois, on nous promet que cette réforme sera la bonne, celle qui sauvera notre système par répartition. Mais qu’il faudra pour cela travailler et cotiser plus longtemps, car l’espérance de vie s’est allongée. Je passe sur les détails techniques du calcul des retraites.

Au journal comme ailleurs, le sujet fait beaucoup parler, et je me contenterai de renvoyer lâchement les lecteurs au petit fascicule que vient d’éditer Charlie qui, sous la plume de Gilles Raveaud, vous expliquera quoi penser de tout ça. Un prof d’économie ne sera pas de trop pour vous y retrouver dans cette jungle de statistiques et de chiffres mystérieux.

Le calcul du fmancement des retraites est, il faut bien l’avouer, assez ennuyeux à comprendre, et le gouvernement mise sur la lassitude du public pour faire passer sa réforme. Mais quel que soit le système de retraite, le problème posé est toujours le même, depuis la nuit des temps : bosser toute sa vie pour gagner l’argent nécessaire à sa subsistance. Tu bosses, tu vis. Tu ne bosses pas, tu crèves. Qu’on puisse un jour quitter le monde du travail pour partir vers ce que nous appelons la « retraite » est une idée récente, presque luxueuse, quand on se remémore dans quelles conditions les gens vivaient leurs dernières années, il y a encore cinquante ans.

Les vieux se retrouvaient avec des pensions de misère et avaient une espérance de vie de 65 ou 70 ans. La retraite était quasiment synonyme de mort. Aujourd’hui, elle nous évoque le repos, les loisirs et, pour les plus aisés, des voyages et des distractions coûteuses. Même si on sauve notre précieux système de retraite par répartition, il ne résorbera pas les inégalités du monde du travail et ne fera que les prolonger, voire les aggraver.

Tu bosses, tu vis. Tu ne bosses pas, tu crèves

Les salariés qui faisaient des travaux physiquement éprouvants auront une espérance de vie moins longue que ceux qui avaient des métiers plus sédentaires. Et les mieux payés auront, mathématiquement, des retraites plus élevées que les autres. C’est pour cela que, derrière toutes les revendications qui s’annoncent, on sent monter un désir d’égalité sociale presque impossible à résoudre.

La question des retraites nous renvoie en pleine figure l’organisation inégalitaire de la société, et plus encore de celle du travail. De bons salaires pour ceux qui exercent des métiers sophistiqués, qui ont nécessité des études poussées et mettent en oeuvre des connaissances complexes. Et des payes maigrichonnes pour des métiers moins qualifiés.

Pourtant, les êtres humains ont les mêmes besoins : manger à leur faim, être soignés et logés correctement. Ce n’est pas grand-chose, mais cet objectif semble de plus en plus difficile pour beaucoup d’actifs qui touchent pourtant à la fin du mois une rémunération en principe suffisante. Certains métiers, trop peu payés pour en vivre correctement, ne permettront pas d’obtenir une retraite digne de ce nom. Deux ou quatre ans de travail supplémentaires ne compenseront pas des années de salaires rachitiques.

On voit bien que derrière la question des retraites se pose celle du sens du travail. On veut de bonnes retraites pour se convaincre, juste avant de mourir, qu’on n’a pas eu une destinée trop triste ni trop ennuyeuse. Que tous ces efforts et ces millions d’heures passées à bosser valaient le coup. Mouais… Des fois, on se le demande… La retraite serait donc la seule vraie récompense de décennies de labeur ? Avant la retraite, rien n’avait donc d’intérêt ?

Peut-on rêver d’une société où la retraite n’existerait pas ? C’est-à-dire un système où on n’aurait pas besoin d’attendre de sortir de la vie active pour vivre tranquillement, débarrassé des inconvénients du travail. La réforme des retraites devrait d’abord être une réforme du travail : travailler comment, pour qui et surtout pour quoi.


Editorial de RISS. Charlie hebdo. 18/01/2023


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