Si l’on jouait avec…

… le virus de la valeur

Un virus est une chose étrange, défiant les définitions habituelles de la vie. Pour se reproduire, en effet, il est obligé de s’introduire frauduleusement dans une cellule vivante. De pousser l’audace jusqu’à pénétrer dans le coffre-fort de cette cellule : son noyau détenant l’ADN, la singularité biologique d’un être, cet ADN dont la recombinaison de certaines portions permet aux cellules de ce corps de survivre. Or, ce sont précisément ces recombinaisons, ces réagencements de l’ADN que le virus manipulera à seule fin, par l’intermédiaire d’un éphémère ARN-messager, de tromper la cellule en lui intimant l’ordre de le répliquer. Sans cette escroquerie, le virus, frauduleux monteur, est incapable de se reproduire.

— Quel rapport avec votre titre ?

— Eh bien, ce pourrait être une métaphore. Opposée à la vie même du sens, la valeur vénale, cette logique de classements est, elle aussi, parfois meurtrière dans la mesure même où elle contamine le sens. […] La valeur et le sens, ainsi, sont des catégories bien plus réelles que l’espace et le temps, les formes dans lesquelles on nous a appris à vivre.

Un discours dominant — celui, sous ses codes élégants, de la brutalité masquée de l’argent — ne peut se reproduire qu’en pénétrant, lui aussi frauduleusement, dans la mémoire, la singularité, le « noyau » d’un individu. Il y introduit alors ses mots au plus intime d’un être. Et là, dans le passé singulier d’un individu, il cueille, découpe et monte des réminiscences. « Certains souvenirs se ruent pêle-mêle et, alors que l’on souhaite en quérir un autre, ils bondissent au premier plan, avec l’air de dire : “C’est nous peut-être ?”… Cette même mémoire contient aussi les affects de l’âme… Car enfin, il ne s’agit pas de scruter les espaces du ciel, il s’agit de moi, de moi qui me souviens… » (Saint Augustin). […]

Obéissant, entre autres, à la logique de la publicité et de l’audimat, les médias aux ordres, injectent ce virus. Les sondages n’ont plus alors qu’à prendre la température. Un des plus beaux tours de l’illusionnisme médiatique est celui qui consiste à faire passer, en douce, le mot « liberté » de la main gauche à la main droite. Et, mine de rien, de confondre ainsi les libertés acquises à l’issue de rudes combats (liberté politique) avec la « liberté » du néo (« modernité »)-libéralisme économique. « The bird is freed », c’est par ces mots qu’Elon Musk, le renard, avait annoncé son achat de Twitter. La liberté du renard libre dans le poulailler libre : métaphore inusable.

— Vous n’allez tout de même pas prétendre que la valeur serait une maladie provoquée par un virus.

— Attendez. Il faut relire « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret », dans le Livre I du Capital. Alors apparaît un rapprochement possible entre les échanges de marchandises et les échanges (le même mot) entre des êtres. Ainsi, lors de l’échange des marchandises, la valeur, abstraction liée au travail des hommes, s’évade-t-elle, comme le ferait un virus, pour aller invisiblement se loger dans un « échange » entre des individus. Échange où, lors de chaque rencontre, un être s’exposera à être « apprécié », ou « méprisé » : un certain « prix » sera toujours inconsciemment en jeu par quoi lui sera attribuée sa « valeur ». Un échange invisible qui peut avoir lieu entre un riche et un pauvre, certes, mais aussi entre un homme et une femme, un blanc et un noir, un jeune et un vieux…

[…]

Le virus de la valeur, cet escroc, a en effet plus d’un tour dans son sac. Sa capacité de muter, de tout récupérer, même les révolutions (ne parle-t-on pas, un comble, de « traditions révolutionnaires »…) en fabriquant des récits imprévus, peut ainsi donner naissance à un nouvel ordre injuste, voire criminel, à des procès kafkaïens.

Cette mutation inattendue, à la base des « totalitarismes », il est essentiel d’en analyser les causes, quitte à transgresser le cloisonnement de disciplines recroquevillées : « Philosophie », « Psychanalyse », « Sociologie », « Économie ». Une étape indispensable pour ne pas oublier l’insistant monde de la valeur sous tous ses masques. Une vigilance vitale, lors de toute action collective, si l’on veut réussir un jour à changer réellement la vie, à lui redonner du sens.


Max Dorra. Écrivain et professeur de médecine. Blogs « Le Monde Diplomatique ». Source (Lecture libre des blogs)


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