Manque de compétence, ou…

… mépris envers les médecins-soignants diplômés étrangers !

Leila A. (Bélarusse). veut bien parler de sa situation, mais sans trop s’exposer, pour ne pas indisposer ceux qui ont son avenir professionnel entre leurs mains. Si elle accepte de se confier, c’est surtout pour « les autres » les Padhue, (les Praticiens A Diplômes Hors Union Européenne).

C’est aussi pour son chef, le professeur Jean-François Payen, qui dirige le pôle d’anesthésie-réanimation au CHU de Grenoble (Isère), révolté devant « l’arbitraire ».

Anesthésiste-réanimatrice, la docteure A. est diplômée de l’institut de médecine d’État du Bélarus. En 2009, elle a émigré en France, où elle a obtenu le statut de réfugiée politique. Son parcours d’insertion professionnelle a été long, difficile, déterminé.

Dans l’attente de l’asile politique, elle a d’abord exercé « divers métiers, surtout dans l’agriculture ». Puis elle a fait son chemin à l’hôpital public, tout d’abord « comme infirmière, après trois mois de formation ».

Elle apprend alors qu’elle peut exercer la médecine avec son diplôme bélarusse : « J’ai envoyé mon CV dans toute la France et j’ai été embauchée en 2013 comme praticienne attachée associée en anesthésie-réanimation à Melun [Seine-et-Marne – ndlr]. J’étais alors payée comme une interne, moins de 2 000 euros, moins qu’une infirmière. » Elle prend ensuite d’autres postes à Châteauroux (Indre), Guingamp (Côtes-d’Armor), Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor).

Forte de ces expériences, elle décroche en 2018 un poste d’anesthésiste-réanimatrice dans le service de gynécologie du CHU de Grenoble, où elle exerce encore aujourd’hui.

De par cette expérience et des recommandations de ses supérieur-e-s, elle a demandé son autorisation d’exercice en 2020.

Au niveau régional, son dossier ne soulève aucune question : « Huit ans d’expérience, recommandations favorables et sans réserve reflétant un praticien de qualité et de grande valeur, proposition de poste en CHU », constate la commission.

C’est au niveau national, devant le Centre national de gestion (CNG), l’établissement public qui gère les carrières des praticiens hospitaliers, que le dossier de Leila A. se fracasse : « J’ai décidé de ne pas vous accorder l’autorisation d’exercice que vous sollicitez au motif que votre formation théorique et pratique est insuffisante et votre audition a révélé que des progrès demeurent nécessaires en termes de maîtrise de la langue française », lui écrit le 11 février 2022 Philippe Touzy, le chef du département « concours, autorisation d’exercice, développement professionnel » du CNG.

Cette décision a été prise après « dix minutes d’entretien, en visioconférence, en plein confinement », explique Leila A.

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Le dossier de l’anesthésiste-réanimatrice n’est pas rejeté, mais il lui est demandé un « parcours de consolidation des compétences de quatre années de stage en service agréé pour la phase d’approfondissement et une année de stage en service agréé pour la phase de consolidation ». La docteur-esse A. doit pour cela s’« inscrire à l’université […] en phase 2 de la formation initiale des étudiants de troisième cycle ».

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Son chef, le professeur Payen, a tenté d’obtenir des explications du CNG […], sans succès. « Dans cette commission siègent des représentants du Conseil de l’Ordre et de la spécialité concernée, explique-t-il. Mais personne ne sait ce qui s’y dit, il n’y a aucun compte-rendu. »

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La docteur-esse A. « travaille comme anesthésiste-réanimatrice dans une maternité de niveau 3 », la plus technique, qui prend en charge les grossesses les plus complexes. Au départ, elle est restée « sous observation,précise le professeur Payen. On a vu qu’elle tenait la route. Petit à petit, elle a gagné en autonomie. Depuis plus de 3 ans, elle travaille comme une médecin senior, en complète autonomie. Elle fait des gardes, travaille au bloc opératoire. Elle a toute notre confiance pour la bonne prise en charge des patientes ».

À la suite d’un recours gracieux, appuyé par un avocat, le CNG a confirmé, le 15 novembre 2022, son refus d’accorder une autorisation d’exercice. Il a simplement réduit à deux années le parcours de consolidation exigé de la docteur-esse A.

Le CNG la maintient ainsi dans un poste précaire, toujours sous-payé, normalement 2 000 euros par mois, avec des gardes payées 200 euros la nuit de travail, comme les internes. « Je perdrais 1 500 à 1 700 euros par mois,a calculé la docteure A. Ce n’est pas possible, j’ai encore deux enfants étudiants à ma charge ! »

À Grenoble, en raison de ses responsabilités, elle a obtenu un meilleur salaire – 3 700 euros net – qu’elle peut heureusement conserver. « Mais mes collègues sont eux payés près de 6 000 euros avec les gardes. Et je reste en CDD, après dix années de travail dans des hôpitaux français. »

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Combien sont-ils dans cette situation ?

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Pour la docteur-esse A., la décision du CNG a remis beaucoup de choses en cause. Elle a renvoyé des CV, cette fois à l’étranger. Des cliniques privées lui ont proposé un salaire de 10 000 euros au Royaume-Uni, de 11 000 euros en Suisse.


Caroline Coq-Chodorge. Télérama. Source (extraits)


Déserts médicaux, manque de soignants dans les hôpitaux… Volonté de destruction des services publics aux profits du privé. Nous ne cessons de le dire, peut-être serons-nous entendus… un jour. MC


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