Entrepreneuriat visionnaire ?

Personne ne semble douter de l’«entrepreneur héros visionnaire», génie créatif doté d’un surcroît d’énergie et de volonté… sortant l’humanité de sa torpeur, lui permettant de faire de grands bonds en avant sur la route du progrès. Et pourtant…

[…] Anthony Galluzzo, chercheur et maître de conférences à l’université de Saint-Étienne, s’attaque aujourd’hui à l’imaginaire de la Silicon Valley. […]


  • Quel est le point de départ de votre réflexion?

Une simple intuition, longtemps floue, et qui s’est concrétisée le 5 octobre 2011 à la mort de Steve Jobs, le cofondateur d’Apple. On assistait alors à un deuil planétaire, et quatre ou cinq qualificatifs revenaient dans toutes les bouches : le créateur, le visionnaire, le génie précoce et le précurseur.

Aujourd’hui encore, quand ils s’expriment publiquement, nombre de dirigeants de start-up ou de gourous du développement personnel invoquent l’épopée du « seul contre tous », ou du « seul envers tout», qui avait été accolée à Jobs : « D’abord ils pensent que vous êtes fou, ensuite ils vous combattent, et tout d’un coup vous changez le monde… » Cette phrase, répétée tel un mantra dans ces milieux, colporte le mythe de l’individu génial, isolé, créatif, qui se dresse seul face au monde et le bouleverse. Ce que j’appelle le mythe de l’entrepreneur.

  • L’entrepreneur n’est-il pas un homme d’affaires?

[…] L’imaginaire de l’entrepreneur conquérant est resté en sommeil entre les années I930 et 1970, pendant lesquelles les idées socialistes ont progressé […].

Tout change dans la décennie I980. Avec Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher au Royaume-Uni, un nouveau récit s’impose : l’État a tué l’économie et pour la faire renaître, il faut redonner aux individus une nouvelle culture de l’entreprise, promouvoir la responsabilité individuelle, le sens de l’initiative. Chacun doit prendre des risques, saisir les occasions, se confronter au marché. Ce discours va envahir une press économique et financière en plein essor. Et l’émergence de l’industrie informatique favorisera la renaissance du mythe de l’entrepreneur.

  • Avec quels changements?

Steve Jobs fut vraiment un cas intéressant. Contrairement à la tradition américaine […] le patron d’Apple n’avait aucun intérêt pour la philanthropie. C’est même ce qui l’opposait à Bill Gates, […] lui, s’est mis en scène comme un inventeur absorbé par sa passion créatrice, uniquement préoccupé d’offrir à l’humanité de beaux objets. Lui et son compère Steve Wozniak auraient créé modestement Apple dans un garage. Ce storytelling a fonctionné.

Tandis que le système Microsoft, pourtant fondé sur la compatibilité entre ordinateurs de marques différentes, se voyait reprocher de vampiriser le monde informatique, Apple développait un système fermé (ses produits, système d’exploitation, logiciels, applis, ne fonctionnant qu’entre eux) et devenait la marque la plus valorisée au monde! Tout cela grâce à l’histoire répandue du génie créateur qui aurait tout inventé dans un garage…

  • Cette « scène du garage » est-elle une mystification?

Pas entièrement : deux gamins hyper inventifs, Steve Jobs et Steve Wozniak, ont vraiment posé les fondations d’Apple en 1976 dans un garage de Los Altos. Ne retenir que cela est réducteur.

On peut proposer d’autres versions de l’histoire, d’autres épisodes, qui montreraient par exemple :

  • Comment le passage de Wozniak chez HP lui a permis de créer l’Apple 1 et 2;
  • Le rôle du Homebrew Computer Club, une association de passionnés d’informatique;
  • L’arrivée du millionnaire Mike Markkula, qui a transformé une petite entreprise d’amateurs en une start-up solidement financée;
  • La mise au point décisive de l’interface graphique par des chercheurs de Xerox, qui eux-mêmes avaient pioché dans les inventions du Stanford Research Institute,
  • etc.

[…]

  • Comment un tel subterfuge a-t-il été possible?

Steve Jobs avait le sens du récit et du coup d’éclat. Ses discours étaient mondialement suivis, repris par les journalistes qui se les appropriaient, et les relayaient comme des évidences. Il parlait comme un humaniste dont le cadre de référence n’était pas l’économie mais les arts et la culture. […]

  • Elon Musk peut-il être un successeur de Steve Jobs?

Depuis quelques mois, on entend beaucoup dans les médias qu’Elon Musk, certes génial, serait devenu fou. L’argent lui serait monté à la tête. Ce revirement ne tient pas. Jusque très récemment, la plupart des médias lui tressaient des louanges… Il a pourtant toujours exprimé des prétentions extravagantes : en 2016, par exemple, il affirmait être en mesure d’envoyer une fusée sur Mars en 2018 et d’en entamer la colonisation avant 2024.

[…]

  • Le mythe du « héros entrepreneur » n’est donc pas près de s’éteindre?

Il sera peut-être reformulé, aménagé en marge, mais pour qu’il perde de sa substance et soit démobilisé, il faudrait des bouleversements sociaux et surtout politiques profonds, un retournement de rapports de force. Ce mythe de l’entrepreneur « génial » permet de légitimer un accaparement de la richesse. Taxer les riches, ce serait punir la réussite de gens valeureux qui se sont éprouvés sur le marché. Et comme les grands médias véhiculant ces messages sont détenus par les puissances économiques, comment pourrait-on y faire exister des idées alternatives ?

[…]


Propos recueillis par Vincent Remy. Télérama N°3809 – 11/01/2023


Laisser un commentaire