E-santé

Privatisation de la santé publique… Diagnostics à distance, montres connectées, accélèrent le phénomène, toujours moins de lits… MC

Avant lecture des extraits de l’article ci-dessous, nous tenons à préciser que l’intégralité est parue dans Le Monde Diplomatique (Juillet 2022) … que nous vous conseillons de vous procurer. MC


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Enquête sur le nouvel eldorado de l’e-santé, dans lequel le monde de la finance s’est engouffré.

Fin janvier 2022, l’annonce de la création d’une start-up passe inaperçue de la quasi-totalité des médias, excepté de quelques titres de la presse économique. Pourtant, l’événement concerne un domaine placé sous les projecteurs depuis deux ans : celui de la santé. Et, si les journaux sont aux abonnés absents, le monde de la finance ne l’est pas.

« Zoï, la nouvelle jeune pousse qui agite les investisseurs », titre le quotidien Les Échos (25 janvier 2022), qui précise que Zoï « veut digitaliser un protocole de médecine préventive personnalisée ». Et pour être agités, les investisseurs le sont en effet !

On trouve, parmi les donateurs, une liste de milliardaires :

  • M. Xavier Niel, fondateur et dirigeant d’Iliad, treizième fortune française ;
  • M. Rodolphe Saadé, patron de la Compagnie maritime d’affrètement – Compagnie générale maritime (CMA-CGM), acteur majeur de la logistique et du transport maritime, dix-neuvième fortune ;
  • M. Stéphane Bancel, président-directeur général (PDG) du laboratoire Moderna, vingt-cinquième fortune ;
  • M. Hassanein Hiridjee, deuxième fortune de Madagascar et codirigeant d’Axian (énergie, immobilier, finance et télécoms) ;
  • M. Jean Moueix, copropriétaire du grand cru bordelais Petrus ;
  • M. Jean-Marie Messier, banquier d’affaires, conseiller de Veolia dans son offre publique d’achat (OPA) sur Suez ;
  • M. Emmanuel Goldstein, patron de Morgan Stanley France,
  • M. Jean-Claude Marian, le fondateur d’Orpea, la multinationale d’établissements d’hébergement de personnes âgées dépendantes (Ehpad) dont le modèle de gestion défraye la chronique depuis le début de l’année.

Que possède donc Zoï pour attirer un tel assemblage de stars des affaires, pour beaucoup totalement éloignées du monde de la santé ? Qu’est-ce qui fait que cette « jeune pousse » — joli nom pour désigner trivialement une coquille vide — bénéficie d’un tour d’amorçage de 20 millions d’euros ? Doit-on chercher du côté d’un des fondateurs de cette poule aux œufs d’or, M. Ismaël Emelien ?

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François Hollande avait largement amorcé ce changement de paradigme avec sa ministre de la santé. Le 23 janvier 2016, à la première Journée nationale de l’innovation en santé, Mme Marisol Touraine déclarait : « La troisième révolution qui s’ouvre est celle de la médecine digitale. Elle bouleverse notre rapport à la santé, précisément parce qu’elle réinvente la conception même que nous [en] avons (1).  » Surtout si les discours performatifs des dirigeants politiques s’accompagnent de mesures concrètes, au nom d’un « financement vertueux ». Une des doléances privilégiées des milieux d’affaires tient en une formule : « faire sauter les verrous », autrement dit « lever les blocages administratifs » dans tous les domaines, la santé ne faisant pas exception.

C’est justement ce qu’a entrepris M. Macron : « Il faut accélérer, lever des dispositifs ou des contraintes, on peut accélérer les choses (2).  » Et il a tenu promesse, dans une relative indifférence médiatique. Ainsi, la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2018 « introduit, en son article 51, un dispositif permettant d’expérimenter de nouvelles organisations en santé reposant sur des modes de financement inédits (3)  ». Sans toucher bien entendu à cet agencement particulier de l’économie de la santé, qui permet le remboursement par la caisse d’assurance-maladie d’un certain nombre de productions, médicaments, outils connectés, systèmes de télésurveillance ou de télémédecine. Cela assure des débouchés aux entreprises.

Pour figurer dans la liste, il est nécessaire de certifier le produit mis sur le marché par une série d’essais cliniques effectués sur une cohorte de patients précis et d’une durée ajustée. C’est ce processus codifié, validé par la Haute Autorité de santé (HAS) via sa Commission nationale d’évaluation des dispositifs médicaux et des technologies de santé (CNEDIMTS), qui a été partiellement « assoupli ». L’introduction de mécanismes comme le « forfait innovation » ou la « prise en charge transitoire » a permis de ne pas attendre la fin des essais cliniques pour obtenir un sésame anticipé de remboursement de la part de la CNEDIMTS. Ce feu vert transitoire déclenche alors les investissements, se transforme en dividendes attractifs… et finit par valider la plupart des essais cliniques.

Cela a contribué à transformer le secteur.

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Un rendement de 30 %

Son de cloche identique chez le directeur général des Hôpitaux universitaires de Marseille, M. François Crémieux, ex-conseiller de l’ancienne ministre de la santé Marisol Touraine (2012-2017), qui ne cache pas son enthousiasme : « Ce que j’ai trouvé passionnant [au début de la crise sanitaire], c’est à quel point, à partir du moment où on a fait sauter quasiment toutes les règles administratives, réglementaires, économiques, on a pu brusquement innover à toute vitesse. (…) Donc, quand on a fait sauter toutes ces contraintes, on a réussi brusquement à avancer extrêmement vite. Et je trouve que, en creux, ça nous dit des choses sur ce qu’il va falloir qu’on fasse perdurer dans les années qui viennent si on veut rendre l’innovation accessible à notre écosystème (4).  »

Pour arriver à cet « écosystème » idéal, il a fallu rendre encore plus favorable l’environnement des affaires. C’est le rôle de Bpifrance. Créée en 2012 sous la présidence de M. Hollande, cette banque publique d’investissement vise à éliminer le plus possible les risques que peuvent rencontrer les entreprises et les investisseurs. M. Macron l’a transformée en un grand pôle financier public, avec le mariage, en 2019, de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), du groupe La Poste et de CNP Assurances. On retrouve Bpifrance dans la phase d’amorçage des start-up, c’est-à-dire au moment où l’entreprise est davantage un projet qu’une réalité économique.

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Il n’est donc pas surprenant de constater que l’e-santé devient l’un des nouveaux eldorados du capital. Les records tombent année après année. « Start-up de l’e-santé : près de 400 millions d’euros levés en 2020, en France » ; « Les start-up françaises de l’e-santé ont levé 929,4 millions d’euros en 2021 » ; « Les start-up françaises de l’e-santé ont levé 644 millions d’euros au premier trimestre 2022 » (7)

Le marché peut également compter sur une donnée essentielle : l’augmentation constante des dépenses de santé. En 2020, la consommation de soins et de biens médicaux était évaluée à 209,2 milliards d’euros, soit 9,1 % du produit intérieur brut (PIB). Elle a progressé en moyenne de 1,9 % par an de 2011 à 2019  (8). La numérisation de la santé y a toute sa place. Et l’on pourrait voir les start-up comme une déclinaison contemporaine des petites et moyennes entreprises (PME) et des très petites entreprises (TPE), qui ont toujours occupé une place importante dans une économie de la santé en partie dans les mains du secteur privé. En fait, elles prennent le pas sur un service public fortement malmené par les politiques libérales et imposent une marchandisation profonde de la santé. Certains aspects du numérique facilitent la politique ambulatoire prônée par les politiques publiques et valident par là même la suppression des lits et du personnel soignant. « Il y a l’utilisation par les pouvoirs publics de cette étiquette “e-médecine”, télémédecine, qui va permettre de réduire la voilure d’un système qui est déjà à bout de souffle. C’est inacceptable », analyse le Dr Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat, de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), et porte-parole du Collectif inter-hôpitaux (CIH).

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« Les objets connectés, c’est comme l’imagerie à résonance magnétique (IRM) ou le scanner. Cela représente une technique supplémentaire qui peut améliorer notre travail, note le Dr Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF) et délégué national de la CGT Santé. Mais ça ne remplace pas pour autant la bonne vieille clinique, la relation médecin-malade, le moment où on voit le patient, où, mieux qu’un objet connecté, on juge de son état ou de son allure physique. »

Ces objets prennent leur essor dans un contexte général de fragilisation de l’hôpital public.

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L’attitude de nombre de start-up, autant attirées par un intérêt sanitaire que par un souci mercantile, interroge sur l’évolution du secteur de la santé. Ainsi, la start-up Withings n’hésite pas à proposer ses montres et ses balances dans les rayons santé de la grande distribution (Monoprix, Fnac, Carrefour), qui voit en ce secteur des débouchés nouveaux. « D’ici 2026, la santé représentera 15 % de l’offre de nos centres commerciaux (9)  », confie Mme Marie Cheval, PDG de Carmila, une filiale du groupe Carrefour.

De manière détournée…

Progressivement, l’e-santé, mécanique politique et économique, se met en place et prospère en partie sur l’affaissement du service public… qu’elle accélère. Toutefois, il y a loin de la coupe aux lèvres. Frédéric Pierru, sociologue chargé de recherche au CNRS, spécialiste du champ médical, estime que, « dans un pays comme la France — à l’inverse des États-Unis —, la population est éduquée avec l’idée que l’accès aux soins ne devrait pas dépendre des ressources financières, singulièrement avec la Sécurité sociale ». « Les inégalités d’accès aux soins sont par exemple les plus mal tolérées de toutes les inégalités, ajoute-t-il. De même, la Sécurité sociale comme l’hôpital public figurent parmi les institutions les plus plébiscitées par la population. Cela conduit les gouvernements à procéder de manière plutôt détournée. »

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Gilles Balbastre. Le Monde Diplomatique. Source (Très courts extraits)


  1. Discours inaugural, 23 janvier 2016.
  2. « Présentation de la stratégie innovation santé 2030 par le président de la République », 29 juin 2021.
  3. « Article 51 : Un dispositif pour favoriser l’innovation en santé », Agence régionale de santé (ARS) Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille, 28 février 2022.
  4. « Changement d’échelle en santé numérique : faire du marché français un tremplin pour l’international », YouTube, 13 octobre 2021.
  5. Cf. François Denord, Le Néolibéralisme à la française. Histoire d’une idéologie politique, Agone, Marseille, 2016.
  6. Préambule du site La Poste et la santé.
  7. Mind Health, respectivement les 26 janvier 2021, 24 janvier 2022 et 11 avril 2022.
  8. Lucie Gonzalez, Geoffrey Lefebvre, Myriam Mikou et Mickaël Portela, « Les dépenses de santé en 2020, résultats des comptes de la santé — Édition 2021 », direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), Paris.
  9. Site Internet du Parisien, 3 janvier 2022.

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