Académie Goncourt !

Un scandale de plus pour un Goncourt habitué aux polémiques ?

Posés sur la table ronde du restaurant Drouant, quelques dossiers chauds attendent les membres de l’académie Goncourt lors de leur première réunion de l’année, plusieurs fois reportée et qui devrait se tenir lundi 16 janvier. Ils ne seront que neuf, l’un des dix académiciens, Patrick Rambaud, ayant annoncé en décembre se retirer du jury pour raisons de santé.

Le choix de son remplaçant ne sera pas le seul point inscrit à l’ordre du jour (et peut-être pas le plus épineux). Constituée en association, l’Académie devra aussi élire son nouveau bureau, dans une atmosphère tout sauf quiète, si on en juge par les dissensions internes qu’a affichées publiquement le prestigieux aréopage tout au long de l’automne.

Le psychodrame a culminé le 3 novembre dernier, jour de l’annonce du nom de la lauréate 2022, Brigitte Giraud, qui a reçu le plus illustre (et le plus prescripteur des prix littéraires français pour Vivre vite).

« Un petit livre, où il n’y a pas d’écriture », se lamentait dans la foulée sur RTL Tahar Ben Jelloun, se désolidarisant avec fracas du jury auquel il appartient. On apprenait aussi qu’il n’était pas le seul à être mécontent, que la moitié de l’Académie aurait préféré un autre lauréat (en l’occurrence Giuliano da Empoli pour Le Mage du Kremlin), raison pour laquelle l’autrice n’a dû sa victoire qu’à la décision du président, Didier Decoin, de faire jouer sa double voix au terme de quatorze tours de scrutin.

Un mois avant ce jour de grand tapage, déjà, les jurés n’avaient pas caché leurs divisions quant à l’opportunité d’un déplacement à Beyrouth, à l’occasion du Salon du livre francophone et au lendemain de déclarations violemment antisionistes proférées par le ministre de la Culture libanais.

Antisionistes et antisémites, ont estimé certains jurés, refusant de se rendre sur place. Résultat de ces événements, qui auraient exacerbé, au sein de l’Académie, les antipathies et autres incompatibilités d’humeur: un jury «sévèrement divisé », a admis début décembre, sur France Culture, l’un de ses membres, Éric-Emmanuel Schmitt.

De là à voir dans la relative mévente du livre de Brigitte Giraud (environ 180 000 exemplaires à la fin de l’année, à comparer, par exemple, aux 375 000 exemplaires vendus un an plus tôt de La Plus Secrète Mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr, le lauréat 2021 ) une conséquence de ces désaccords affichés, il n’y a qu’un pas… que se garde de franchir Sylvie Ducas, professeure de littérature contemporaine à l’Upec (Université Paris Est-Créteil) et spé­cialiste des cultures médiatiques : «D’une part, nombre de facteurs, à commencer par le contexte économique, peuvent expliquer ces ventes relativement plus faibles du livre de Brigitte Giraud. D’autre part, les dissensions internes sont très fréquentes dans l’histoire du Goncourt, au sein d’un jury qui est aussi un lieu de pouvoir. Et ce d’autant plus à présent que le livre est devenu une industrie culturelle mondialisée et que les prix littéraires permettent de donner une vraie visibilité à des auteurs francophones confrontés à la concurrence des best-sellers internationaux. »

Machines utiles à vendre des livres, les prix sont également « des machines à scandale, c’est aussi ce qui les fait exister, ajoute Sylvie Ducas. Que les turbulences actuelles au Goncourt soient le symptôme, récurrent dans son histoire, d’une interrogation sur la pertinence d’une institution dont les membres vieillissent, c’est probable. Mais n’oublions pas que le Goncourt a toujours préféré être critiqué, éreinté même, plutôt qu’on ne parle pas de lui»


Nathalie Crom. Télérama. N° 3809. 11/01/2023


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