La vie qui n’en finit pas

Un conte certes un peu long mais…

Il est toutes sortes d’histoires.

Certaines naissent au fur et à mesure qu’on les raconte, leur substance est le langage même; avant d’être mise en mots, chacune est à peine une émotion, une velléité de l’esprit, une image ou quelque impalpable réminiscence. D’autres viennent entières, rondes comme des pommes, et peuvent être répétées à l’infini sans que leur signification risque de s’en trouver altérée. D’aucunes sont prélevées dans la réalité et développées au gré de l’inspiration, alors que d’autres germent d’un éclair d’inspiration et deviennent réalité du fait même d’être racontées. Il y a enfin des histoires secrètes qui demeurent enfouies parmi les ombres de la mémoire; pareilles à des organismes vivants, il leur pousse des racines, des tentacules, elles se couvrent d’adhérences, de parasites, et se transforment avec le temps en matière à cauchemars. C’est ainsi que pour exorciser les démons d’un souvenir, il est parfois nécessaire de le narrer à la manière d’un conte.

Ana et Roberto Blum avaient vieilli ensemble, si unis que, les années passant, ils en étaient venus à paraître frère et sœur; tous deux arboraient la même expression d’étonnement bonasse, les mêmes rides, des mouvements des mains et une voussure du dos analogues. Similaires étaient les habitudes et les aspirations qui marquaient leur comportement. Ils avaient partagé chaque journée de la majeure partie de leur vie et à force de tant marcher la main dans la main et de dormir dans les bras l’un de l’autre, ils pouvaient à volonté se retrouver dans le même rêve. Jamais ils n’avaient été séparés depuis qu’ils s’étaient connus, un demi-siècle auparavant.

À cette époque, Roberto étudiait la médecine, il était déjà habité par la passion qui allait déterminer le cours de son existence, celle de purifier le monde et de secourir son prochain; quant à Ana, c’était une de ces filles virginales capables de tout embellir par leur candeur. Ils se découvrirent par la musique. Elle était violoniste dans un orchestre de chambre; lui était issu d’une famille de virtuoses, il aimait jouer du piano et ne manquait aucun concert. Il remarqua sur scène cette adolescente vêtue de velours noir, avec son col de dentelle, qui jouait de son instrument les yeux fermés, et il tomba amoureux d’elle à distance.

Des mois passèrent sans qu’il osât lui adresser la parole et lorsqu’il le fit, quatre phrases leur suffirent pour comprendre qu’ils étaient voués à une union parfaite. La guerre les surprit avant qu’ils aient pu se marier et comme des milliers d’autres Juifs hallucinés par la terreur des persécutions, ils durent fuir l’Europe.

Ils embarquèrent d’un port hollandais sans autre bagage que les vêtements qu’ils portaient, quelques livres appartenant à Roberto et le violon d’Ana. Le bâtiment vogua deux ans à la dérive sans pouvoir se ranger le long d’un quelconque débarcadère, aucune nation de l’hémisphère ne voulant accepter sa cargaison de réfugiés. Après avoir tourné en rond sur plusieurs mers, il parvint au littoral caraïbe. Coquillages et lichens avaient transformé sa coque en véritable chou-fleur, de ses flancs l’humidité suintait comme sous l’effet d’un catarrhe chronique, ses machines avaient pris une teinte verdâtre et l’équipage aussi bien que les passagers — hormis Ana et Roberto, prémunis du désespoir par les mirages de l’amour — avaient vieilli de deux cents ans. Résigné à la perspective d’errer pour le reste de l’éternité, le capitaine fit relâcher sa carcasse de transatlantique dans un coin écarté de la baie, face à une plage au sable phosphorescent et aux sveltes palmiers empanachés de plumes, pour permettre aux matelots de descendre nuitamment faire provision d’eau douce.

Mais impossible de reprendre le large : le lendemain à l’aube, on ne put faire redémarrer les machines, corrodées à force de marcher grâce à un mélange de poussier et d’eau salée, à défaut de meilleur carburant.

Au milieu de la matinée surgirent à bord d’une vedette les autorités du port le plus proche, une poignée de mulâtres à la mine réjouie et à l’uniforme débraillé qui, malgré la meilleure volonté du monde, leur ordonnèrent de quitter les eaux territoriales, conformément aux règlements en vigueur, mais, apprenant le triste sort de cette cargaison humaine et le déplorable état du bateau, suggérèrent au capitaine de rester là quelques jours à profiter du soleil : peut-être qu’en leur donnant un peu de mou, les difficultés se dénoueraient d’elles-mêmes, comme il arrive souvent.

Pendant la nuit, tous les occupants du bâtiment d’infortune prirent place dans les canots et allèrent fouler le sable brûlant de ce pays dont ils pouvaient à peine articuler le nom, avant de se perdre à l’intérieur des terres parmi leur végétation voluptueuse, bien décidés à se couper la barbe, à se dépouiller de leurs haillons moisis, à tourner le dos aux vents océanniques qui leur avaient tanné l’âme.

Ainsi débuta le destin d’immigrants d’Ana et Roberto Blum : ils travaillèrent d’abord comme manœuvre pour assurer leur subsistance, puis, lorsqu’ils se furent initiés aux us de cette société volubile, ils y poussèrent leurs racines et Roberto put achever ses études de médecine interrompues par la guerre.

Leur ordinaire était composé de bananes et de café, ils occupaient dans uni humble pension une chambre de dimensions exiguës. Dans la fenêtre s’encadrait un bec de gaz de la rue. La nuit, Roberto profitait de cette source de lumière pour étudier, et Ana pour coudre. Leurs travaux terminés, l’un s’asseyait à contempler les étoiles au-dessus des toits environnants, tandis que l’autre interprétait sur son violon des mélodies anciennes, habitude qu’ils conservèrent pour conclure chacune de leurs journées.

[…]

De taille semblable, tous deux étaient bien charpentés et arboraient les mêmes yeux clairs. Roberto avait l’allure d’un savant, une tignasse rebelle lui couvrait les oreilles, il portait de grosses lunettes rondes à monture d’écaille, s’habillait d’un sempiternel costume gris qu’il remplaçait par un autre en tous points identique quand Ana renonçait à en repriser les poignets, et il avait coutume de prendre appui sur une canne de bambou qu’un ami lui avait rapportée des Indes.

C’était un homme peu loquace, précis dans sa manière de s’exprimer comme dans tout le reste, mais doué d’un humour si fin que le poids de son érudition en devenait plus léger. Ses élèves s’en souviendraient comme du plus bienveillant des professeurs. Ana, elle, était douée d’un tempérament enjoué et confiant, elle était incapable d’imaginer la méchanceté chez autrui, ce qui fait qu’elle en était elle-même exempte. Roberto reconnaissait que sa femme était dotée d’un remarquable sens pratique et il lui confia d’emblée toutes les décisions importantes, ainsi que le soin de tenir les cordons de la bourse.

Aux petits soins avec lui, Ana était comme une mère pour son mari, elle lui coupait les ongles et les cheveux, surveillait sa santé, ses menus, son sommeil, toujours prête à répondre au moindre de ses appels. La présence de l’un était si indispensable à l’autre qu’Ana renonça à sa vocation musicale, qui l’aurait contrainte à de fréquents déplacements; elle ne reprenait l’archet que dans l’intimité de leur foyer. Elle eut coutume d’accompagner Roberto, jusque tard dans la nuit, à la morgue ou à la bibliothèque de l’université où il restait à poursuivre ses recherches durant de longues heures. Tous deux prisaient la solitude et le silence des bâtiments après leur fermeture.

Puis ils rentraient à pied par les rues désertes jusqu’au quartier de miséreux où ils avaient élu domicile. A la faveur du développement anarchique de la ville, cette zone était devenue un repaire de trafiquants, de tapineuses et de truands où les voitures de police elles-mêmes n’osaient se hasarder après le coucher du soleil; tous deux le traversaient au point du jour sans être inquiétés. Tout le monde les connaissait. Il n’était pas un bobo, pas un tracas qui ne donnât lieu à consultation auprès de Roberto; pas un gosse n’avait poussé là sans goûter aux biscuits d’Ana. Il se trouvait toujours quelqu’un pour expliquer de but en blanc aux étrangers du quartier que le vieux couple, pour des raisons sentimentales, était intouchable. On ajoutait que les Blum étaient une des gloires de ce pays, que le Président en personne avait décoré Roberto et qu’ils étaient l’un et l’autre si dignes de respect que les forces de l’ordre elles-mêmes se gardaient de les importuner quand elles faisaient irruption dans les parages avec leurs machines de guerre, envahissant une maison après l’autre.

Je fis leur connaissance vers la fin des années soixante, quand, dans sa démence, Marraine s’ouvrit la gorge avec un rasoir. Nous la transportâmes à l’hôpital, perdant son sang à gros bouillons, sans que personne nourrît le moindre espoir de la sauver, mais, par chance,

Roberto Blum se trouvait là et il s’employa posément à la recoudre et à lui remettre la tête en place. À la stupeur des autres médecins, Marraine s’en sortit. Je passai de nombreuses heures assise à son chevet durant ses semaines de convalescence et j’eus ainsi maintes occasions de bavarder avec Roberto. Ainsi naquit peu à peu entre nous une solide amitié. Les Blum n’avaient point d’enfants et je crois que cela leur manquait; au fil du temps, ils en vinrent à me traiter comme le leur. […]

En dépit du retard que la guerre avait fait prendre à sa carrière, les succès de Roberto Blum avaient été précoces. À l’âge où les autres praticiens s’initiaient encore à leur art dans les blocs opératoires, il avait déjà publié plusieurs traités dignes d’éloges, mais sa notoriété débuta avec la parution de son ouvrage sur le droit à une mort paisible. La médecine privée ne le tentait guère, sauf lorsqu’il s’agissait de soigner un ami ou quelque voisin, et il préférait exercer son métier dans les hôpitaux de pauvres où il pouvait s’occuper d’un plus grand nombre de malades et apprendre chaque jour quelque chose de nouveau.

Ses longues heures de garde dans les pavillons réservés aux mourants lui inspirèrent une vive compassion pour ces corps fragiles enchaînés à leurs appareils de survie, endurant le supplice des aiguilles et des tuyaux, auxquels la science refusait une fin digne sous prétexte d’entretenir coûte que coûte leur faible souffle. Il souffrait de ne pouvoir les aider à quitter ce monde, d’être au contraire obligé de les maintenir malgré eux sur leurs lits d’agonisants. Parfois, la torture ainsi infligée à l’un de ses patients était si intolérable qu’il ne parvenait plus à la chasser un instant de son esprit. Ana devait le réveiller, car il hurlait dans son sommeil. Dans le havre des draps, il étreignait sa femme et pressait son visage contre ses seins, en proie au désespoir.

  • Pourquoi ne débranches-tu pas les tuyaux et n’abrèges-tu pas les tourments de ce pauvre malheureux? C’est ce qu’il te reste de plus charitable à faire. De toute façon, il va mourir. Un jour de plus ou de moins…
  • Cela ne m’est pas possible, Ana. La loi est on ne peut plus claire : nul n’a le droit de vie ou de mort sur autrui. Au demeurant, pour moi, c’est un problème de conscience.
  • Nous sommes déjà souvent passés par là. Chaque fois, tu es rongé par les mêmes remords. Personne ne le saurait, ce serait l’affaire d’une ou deux minutes…

S’il arriva à Roberto de passer à l’acte, Ana fut la seule à le savoir. L’ouvrage qu’il avait rédigé exposait que la mort, avec sa charge de terreurs ancestrales, n’est en fait que l’abandon d’une coquille devenue inutilisable, cependant que l’esprit se fond à nouveau dans l’énergie primordiale du Cosmos. Tout comme la naissance, l’agonie n’est qu’une étape du voyage et mérite qu’on la considère avec la même mansuétude. Il n’y a pas la moindre vertu à prolonger les soubresauts et battements de coeur d’un organisme au-delà du terme naturel, et la tâche du médecin doit être de faciliter le décès plutôt que de prêter son concours à la lourde bureaucratie de la mort. […]

Une fraction de la presse accusa Blum de plaider en faveur de l’euthanasie et compara ses idées à celles des nazis, tandis qu’une autre l’acclamait comme un saint. […]

Les théories de Roberto furent oubliées du public aussi rapidement qu’elles avaient connu les faveurs de la mode. La loi ne fut pas amendée, on ne discuta même pas du problème au Congrès; pourtant, dans les milieux universitaires et parmi les chercheurs, le prestige du docteur ne fit que croître. Au cours des trois décennies suivantes, Blum forma plusieurs générations de chirurgiens, découvrit des remèdes inédits et de nouvelles techniques opératoires; il mit au point un système de dispensaires volants constitué de fourgonnettes, d’embarcations et de petits avions équipés de tout le nécessaire pour secourir les parturientes aussi bien que les victimes d’épidémies en tous genres, sillonnant le territoire national afin de porter aide et assistance jusque dans les régions les plus reculées, là où les vigueur du corps, facultés mentales et qualité de leur relation amoureuse, qu’on les transforma en exemples vivants.

[…]

Quand Roberto m’appela pour la dernière fois, cela faisait une bonne année que je ne les avais revus. À lui je parlais fort peu, mais j’avais de longues conversations avec Ana. Je lui donnais des nouvelles du reste du monde et elle me racontait son passé qui paraissait de plus en plus reprendre vie pour elle, comme si toutes ces réminiscences d’antan faisaient partie de son présent dans le silence qui l’entourait désormais.

[…]

En fin de semaine, le voyage à la Colonie ressemble à un pèlerinage de voitures aux moteurs brûlants progressant pare-chocs contre pare-chocs, mais les autres jours, surtout à la saison des pluies, il s’agit d’une promenade solitaire sur une route en épingle à cheveux qui franchit les sommets entre des précipices imprévus et des forêts de bambous et de palmiers. […] Pour arriver chez les Blum, il fallait traverser toute la bourgade qui, à cette heure, paraissait déserte. Leur chalet était identique aux autres, construit en bois sombre avec des auvents sculptés et des fenêtres à rideaux de dentelle; devant fleurissait un jardinet bien entretenu, à l’arrière s’étendaient des plates-bandes de fraisiers. Il soufflait une bise glacée qui sifflait entre les arbres, mais je ne remarquai aucune fumée sortant des cheminées. Le chien, qui leur avait tenu compagnie tout au long de ces années, était couché devant l’entrée et ne bougea pas quand je l’appelai; il se borna à lever la tête et à me regarder sans remuer la queue, comme s’il ne me reconnaissait pas, mais il m’emboîta le pas quand j’eus poussé la porte (qui n’était pas fermée à clé) et franchi le seuil.

Il faisait noir. Je cherchai à tâtons l’interrupteur et allumai. Tout avait l’air en ordre, on remarquait dans les vases des branches d’eucalyptus fraîchement coupées qui imprégnaient l’air d’une odeur de propre. Je traversai la salle de séjour de cette maison louée où rien ne trahissait la présence des Blum, hormis les amoncellements de livres et le violon, et je fus étonné qu’en quelque dix-huit mois mes amis n’eussent pas mieux marqué de leur personnalité l’endroit où ils vivaient.

J’empruntai l’escalier et montai à l’étage où se trouvait la chambre à coucher principale, une pièce spacieuse au haut plafond barré de poutres rustiques, aux murs couverts d’un papier délavé, au mobilier ordinaire de style vaguement provençal.

Une lampe de chevet éclairait le lit sur lequel gisait Ana dans sa robe de soie bleue et parée du collier de corail que je lui avais vus tant de fois. Dans la mort, elle avait la même expression candide que sur sa photo de mariage, nombre d’années auparavant, quand le capitaine du bateau l’avait unie à Roberto à soixante-dix milles des côtes, en cet après-midi magnifique où les poissons volants avaient surgi de la mer pour annoncer aux réfugiés que la terre promise n’était plus loin. Le chien qui m’avait suivie se blottit dans un coin en gémissant doucement.

Sur la table de nuit, à côté d’un ouvrage de broderie inachevé et du journal intime d’Ana, je découvris un mot de Roberto écrit à mon intention; il m’y priait de m’occuper du chien et de les inhumer tous deux dans le même cercueil au cimetière de ce village de légende.

Ils avaient décidé de mourir ensemble, le cancer dont Ana était atteinte étant entré dans sa phase terminale ; ils préféraient voyager vers l’étape suivante en se tenant par la main, comme ils l’avaient toujours fait, afin qu’à l’instant fugace où l’esprit se détache du corps, ils ne courent pas le risque de se perdre dans quelque dédale du vaste univers.

Je fis le tour de la maison, à la recherche de Roberto. Je le trouvai dans une petite pièce attenante à la cuisine où il avait aménagé son bureau; assis à une table de bois clair, la tête entre les mains, il sanglotait. Devant lui reposait la seringue avec laquelle il avait injecté le poison à sa femme, remplie de la dose qui lui était destinée.

Je lui caressai la nuque; il redressa la tête et me regarda longuement. Je suppose qu’il avait voulu épargner à Ana les souffrances de la fin et qu’il avait préparé leur commun départ de telle manière que rien ne vînt altérer la sérénité de cet instant : il avait fait le ménage, disposé des bouquets dans les vases, il avait vêtu et coiffé sa femme, puis, quand tout avait été fin prêt, il avait procédé à l’injection.

Tout en la berçant de la promesse qu’il l’aurait rejointe quelques minutes plus tard, il s’était allongé à ses côtés et l’avait tenue dans ses bras jusqu’à ce qu’il fut assuré qu’elle avait cessé de vivre. Il avait rempli de nouveau la seringue, il avait remonté sa manche de chemise et avait cherché à tâtons la veine, mais les choses n’avaient pas tourné comme il l’avait prévu. C’est alors qu’il m’avait téléphoné.

— Je ne peux pas, Éva, je ne peux pas. Il n’y a qu’à toi que je puisse le demander… De grâce, aide-moi à mourir.


Isabel Allende. recueil de nouvelles « Les contes d’Eva Luna » – Ed Fayard (aussi en Livre de poche)


2 réflexions sur “La vie qui n’en finit pas

  1. barbarasoleil 06/01/2023 / 16:25

    Je crois bien que j’ai tout lu d’elle et j’ai aimé à chaque fois…
    La Maison aux esprits, je crois bien que je l’ai lu six fois…
    Merci Michel

    • Libres jugements 06/01/2023 / 20:20

      Merci Barbara pour ton commentaire.
      J’aime l’écriture imagée d’Isabel Allende, pleine de poésie, d’enchantement malgré l’évocation de sujet rude et complexe.
      J’ai sélectionné ce conte d’abord et avant tout parce qu’il est dans l’humeur du temps sur le problème de la fin de vie.
      Amitiés
      Michel

Laisser un commentaire