Benoît XVI – Cardinal Ratzinger.

Qui était-il, Qu’a-t-il fait ?

Théologien devenu « pape Benoît XVI », le cardinal Ratzinger est décédé le 31 décembre 2022 à l’âge de 95 ans. Il aura marqué de son empreinte la vie de l’Église catholique, et principalement de son centre romain, depuis le concile Vatican II (1962-1965) et plus spécifiquement à partir de sa nomination à la tête de la congrégation pour la doctrine de la foi le 25 novembre 1981.

Son parcours est riche de paradoxes et de questions.

Théologien plongé au cœur de la curie romaine, devenu pape il fut confronté au « vatileaks », qui mit à mal sa gouvernance et son leadership ; universitaire plaidant pour le dialogue entre foi et raison, il fut un dénonciateur intransigeant de nombreux théologiens qui ne pensaient pas comme lui : le pontificat de Jean-Paul II, son prédécesseur, et le sien, furent traversés par de nombreux conflits ; l’un et l’autre furent les témoins impuissants d’un affaiblissement du catholicisme et de sa perte de crédibilité morale avec l’émergence des crimes pédophiles, entre autres.

Au niveau international, à la pastorale mondialisée de Jean-Paul II furent préférés un recentrage sur l’Europe, en particulier sur les pays semblant encore imprégnés de culture catholique, un dialogue avec les États-Unis ordonnés autour d’enjeux sociétaux – libéralisme moral – et d’enjeux géopolitiques – rapport avec l’islam – et enfin une dénonciation sans pareille du «relativisme éthique» de l’ONU, préfigurant celle de son successeur.

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le long règne de Jean-Paul II a introduit des transformations non négligeables dans le dispositif catholique, par le nombre de déplacements du souverain pontife, par l’extension sans précédent des relations diplomatiques entretenues avec les états. La diplomatie de Benoît XVI se focalise sur quelques enjeux prioritairement religieux (relations avec l’islam, le communisme, primauté du pape), enjeux pour lequel le soutien de quelques états et souhaités dans le cadre d’une logique du donnant-donnant.

L’élection de Benoît XVI présente des caractéristiques inédites, non pas tant en raison des forces en présence que de par l’héritage du pontificat Wojtylien et de par le nouveau contexte historique. Les deux derniers souverains pontifes présentent des profils intellectuels et psychologiques fort différents. Spécialiste de dogmatique, Benoît XVI est avant tout un théologien, qui pense « théologiquement, » le monde ; c’est également un homme de l’écrit. Aux intuitions et intérêts géopolitiques de Jean-Paul II a succédé un homme dont l’activité diplomatique s’ancre avant tout dans le double constat d’une église occidentale en déclin, et dans un monde ravagé à ses yeux par le libéralisme et le relativisme.

L’HÉRITAGE DE JEAN-PAUL II

Une pastorale mondialisée

En sortant du Vatican et en voyageant, Paul VI avait certes rompu avec l’approche de ses prédécesseurs, encore enkystés dans la thématique des Accords du Latran, mais Jean-Paul II a poussé à l’extrême cette démarche en se déplaçant 127 fois, (soit 6 fois plus que son prédécesseur) et en articulant déplacements pastoraux et thématiques politiques (38 visites officielles) renforcés par une augmentation sans précédent des audiences accordées à des politiques : 738 avec des chefs d’État, 246 à des chefs de gouvernement et 190 à des ministres des Affaires étrangères, auxquels s’ajoutent 642 rencontres avec des ambassadeurs et au total, 1475 entretiens avec des personnalités politiques. Les statistiques trahissent à elles seules l’impulsion nouvelle donnée à la géopolitique du Saint-Siège. Jean-Paul II mondialise avant l’heure, pourrait-on dire, la visibilité du catholicisme.

Cette démarche a indéniablement donné une audience accrue au Saint-Siège et contribué à façonner l’image de leader international attribuée au souverain pontife. Le nombre de chefs d’États présents aux funérailles de Jean-Paul II (169 délégations officielles) en demeure la preuve la plus tangible.

Il apparaît toutefois que ce dispositif pastoral historiquement inédit a rencontré des limites. Très rapidement, les sociologues des religions ont pointé la dissociation manifeste entre le charisme du souverain pontife et l’adhésion à ses messages : l’opinion publique appréciait « the singer, not the song », selon l’expression de la sociologue britannique Grace Davie. Au sein de la curie romaine, nombreuses ont été les critiques portant sur la personnalisation du pouvoir et sur l’importance donnée à la figure du souverain pontife dans le dispositif catholique international.

Ces déplacements, contextuellement importants, n’ont enrayé en Europe ni la chute de la pratique ni celle du recrutement des séminaristes. Le temps passé loin de Rome a posé aussi des problèmes organisationnels au sein d’une institution dont le
fonctionnement est loin des pratiques administratives contemporaines et qui souffre de façon chronique d’un manque de ressources humaines. Sans forcer l’interprétation, il convient d’être attentif à la remarque ci-dessous de Ratzinger, au sujet d’un pontificat ordonné autour de deux phases, dans son homélie lors des funérailles de Jean-Paul II : « Dans la première période de son pontificat, le Saint-Père, encore jeune et plein de force, allait, sous la conduite du Christ, jusqu’aux confins du monde. Mais ensuite il est entré de plus en plus dans la communion aux souffrances du Christ, il a compris toujours mieux la vérité de ces paroles : « C’est un autre qui te mettra ta ceinture… ». Et vraiment, dans cette communion avec le Seigneur souffrant, il a annoncé infatigablement et avec une intensité renouvelée l’Évangile, le mystère de l’amour qui va jusqu’au bout »(1) . La préférence du théologien pour la seconde partie du pontificat se lit aisément. À période comparable, en 7 années de pontificat, Benoît XVI aura accompli 25 déplacements quand Jean-Paul II en comptait trois fois plus.


Sous Jean-Paul II, un élargissement sans précédent du réseau diplomatique

En 1978, le Saint-Siège entretenait des relations diplomatiques complètes avec 84 États. En 2005, ce chiffre se montait à 174 et en 2013, lors de la démission de Benoît XVI, à 179. S’ajoutent les relations gérées avec l’Union européenne, mais aussi les nombreuses organisations intergouvernementales auxquelles le Saint-Siège participe comme observateur ou comme membre. Jusqu’au Concile Vatican II (1962-1965), les relations diplomatiques sont restées du ressort du Souverain Pontife et de la Secrétairerie d’État.

Plusieurs dicastères, héritage du Concile Vatican II, ont contribué à faire évoluer le dispositif curial : le Conseil pontifical Justice et Paix et le Conseil pontifical pour la culture ont permis à Jean-Paul II d’introduire des nuances et une souplesse inédite dans la diplomatie pontificale, en initiant une diplomatie culturelle (déplacement hautement symbolique du pape au siège de l’UNESCO à Paris) et une diplomatie humanitaire permettant parfois de contourner les États.

Jean-Paul II : un magistère international accru

Déplacements et audiences s’accompagnent d’une augmentation très significative du nombre de documents produits par le Saint-Siège. À elles seules, les encycliques sont au nombre de quatorze. Le catholicisme social, autrement dit la dimension sociale de la foi catholique, couvre tous les sujets de la vie en société, tant au niveau national qu’international. Le combat frontal avec le communisme constitue bien sûr l’un des traits marquants de ce long pontificat. Mais on prendra garde à ne pas trop majorer l’importance de cet apport dans la fin du système soviétique. Il est préférable de suivre Pierre Grosser (2) dans ses analyses plutôt que d’emboîter le pas à Bernard Lecomte dans son apologie de Jean-Paul II.

Le dialogue interreligieux

Enfin, par la Rencontre d’Assise de 1986 puis par le refus de la thèse huntingtonienne du « clash entre les civilisations », après les attentats du 11 septembre 2001, refus accompagné de la condamnation de l’intervention américaine en Irak, la diplomatie pontificale s’est enrichie d’une diplomatie religieuse ad extra, fondée sur le dialogue interreligieux, essentiellement islamo-chrétien.

LES SPÉCIFICITÉS DU PONTIFICAT BENOÎT XVI

Le pontificat de Benoît XVI est d’emblée marqué par deux singularités.

L’une concerne la vie de l’Église, l’autre fait appel à l’histoire contemporaine. Le pape est le dernier pape à avoir connu et participé à un événement majeur de l’histoire du catholicisme au XX e siècle : le concile Vatican II qui s’est réuni en sessions annuelles de 1962 à 1965 à Rome et qui a contribué à socialiser et à faire émerger toute une génération d’hommes d’Église. Cette caractéristique cèle plusieurs aspects. Elle confère à Benoît XVI une légitimité particulière ; en même temps, avec son pontificat, les discussions sur le legs de Vatican II connaissent leur dernier éclat. Avec sa mort, et avec celle des hommes de sa génération, Küng par exemple, les textes conciliaires entrent définitivement dans l’histoire comme un héritage définitif et ne seront plus soumis aux aléas d’une discussion entre témoins.

Seconde spécificité : Benoît XVI est le premier pape, depuis un siècle, qui ne doit pas affronter doctrinalement et politiquement la doctrine communiste et un État éponyme, l’URSS. Tout le long du XXe siècle, le catholicisme a été pris dans de ce que l’historien Émile Poulat a appelé le débat triangulaire : catholicisme, libéralisme et communisme. Le communisme, par son projet philosophique et politique global d’organisation de la vie en société et entre États, a constitué à la fois une utopie et un absolu dont la disparition rend de nouveau possible le pluralisme des appartenances dans maintes sociétés. La disparition de l’URSS et du communisme prive le catholicisme de la figure principale de l’adversaire. De même que les États occidentaux, États-Unis en tête, ont eu à reconfigurer leur politique étrangère et de défense en se demandant qui est l’ennemi, de même le Saint-Siège a-t-il du, sous Benoît XVI, reconfigurer son positionnement géopolitique mondial en faisant face non plus à un État, mais à une philosophie politique et à un régime, la démocratie libérale, qui repose sur le pluralisme des opinions et sur le fait majoritaire.

Troisième spécificité : avec le pape Benoît, la diplomatie pontificale fut confrontée au problème des actes pédophiles commis par des hommes d’Église. Le Jubilée, associé à la thématique de la repentance, avait constitué une démarche originale et risquée pour que l’Église puisse aborder les enjeux du nouveau millénaire sans que son passé ne lui soit incessamment reproché, dans le cadre de politiques de la mémoire associées à la revendication de réparations. Les actes pédophiles mettent à mal toute cette stratégie. Lors de beaucoup de ces déplacements, Benoît XVI fut obligé de rencontrer les familles des victimes. L’Église catholique, Mater et Magistra, est en difficulté (3) dans son domaine privilégié, celui de la morale. On peut à cet égard parler, à partir du pontificat de Benoît XVI, d’une diplomatie partiellement empêchée. Benoît XVI a ainsi plusieurs fois demandé pardon pour ces actes depuis 2006, inscrivant son action dans une logique de pénitence, et non de repentance.

L’ORGANISATION DIPLOMATIQUE

Le livre d’entretiens publié par le souverain pontife (4) exprime très clairement l’équation personnelle de Benoît XVI sur la scène internationale : l’action de son prédécesseur l’a contraint à un minimum de continuité, alors que, par tempérament personnel et par orientation doctrinale, son souhait irait vers une reconfiguration de son rôle international : moins de déplacements, moins de personnalisation, une dimension plus professorale, doctrinale (ainsi du premier discours de Benoît XVI au Corps diplomatique) et moins politique, une action concentrée sur quelques thèmes très précis. Significatif est le jugement qui échappe au souverain pontife sur les droits de l’homme : « mon prédécesseur, grand pionnier des droits de l’homme, de la paix, de la liberté, a toujours rencontré sur tous ces thèmes une grande approbation. Le pape est donc obligé aujourd’hui de s’engager partout pour la défense des droits de l’homme » (5). Devant les ambassadeurs, Jean-Paul II aimait à se livrer à un tour du monde diplomatique et à évoquer la diversité des situations. Le lien avec l’actualité internationale fut beaucoup plus ténu sous Benoît XVI, et c’est surtout la défense de la liberté religieuse qui a motivé les interventions pontificales (6).

Des faiblesses organisationnelles

Sous Benoît XVI, la diplomatie pontificale a reposé également à partir d’un dispositif organisationnel que de nombreux observateurs ont jugé inadapté : très faible fréquence de réunions inter-dicastères, convocations rares d’instances collectives (synode et consistoire) et avec une organisation interne autorisant certes les prises de parole mais non pas les débats.

Si le nombre de relations diplomatiques a très fortement augmenté durant le précédent pontificat (7), on a observé également une réorganisation du dispositif ecclésiastique. Comme beaucoup de chancelleries, la Curie romaine a revu à la baisse ses effectifs, et réduit le nombre de ses conseillers. Il y avait, lors de la renonciation du pape, 101 nonces apostoliques en activité, certains s’occupant de plusieurs pays. La moitié était des nonces italiens, un pourcentage en baisse par rapport au passé (en 1961, 48 nonces sur 58 étaient Italiens, soit 83 % ; et en 1978, 55 sur 75, soit 73 %).

Toutefois, les représentants pontificaux dans des pays importants ecclésiastiquement et politiquement comme la France, l’Espagne, les États-Unis, l’Argentine, le Brésil, la Colombie, Israël (Jérusalem et Palestine), la Russie et l’Italie elle-même, étaient encore Italiens. Les autres nonces venaient, pour la plupart, du reste de l’Europe (27, dont 7, 6 Polonais, 5 Français, 3 Suisses), mais aussi d’Asie (14, dont 6 Indiens et 4 Philippins), d’Amérique du Nord (6, venant tous des États-Unis), d’Afrique (3) et d’Amérique latine (1). Avec Benoît XVI, le réseau de nonciatures a été renforcé en Afrique, où ont été créés deux nouveaux postes : au Burkina Faso en 2007 et au Libéria en 2008. Et la Libye a décidé de donner son accord pour la construction d’une nonciature à Tripoli.

On le sait, le Saint-Siège n’entretenait pas de relations diplomatiques avec la Chine. Toutefois, depuis 1979, ce n’est plus un nonce qui réside à Taïwan, mais un simple « chargé d’affaires par intérim ». Sous Benoît XVI, le Saint-Siège n’avait pas de relations avec 16 États, asiatiques pour la plupart et souvent à majorité musulmane. Dans 9 de ces pays – Afghanistan, Arabie Saoudite, Bhoutan, Chine populaire, Corée du Nord, Maldives, Oman, Tuvalu et Vietnam – il n’y a pas de représentant du Saint-Siège.

Dans 7 autres, il y avait des délégués apostoliques, c’est-à-dire des représentants pontificaux auprès des communautés catholiques locales mais pas auprès des gouvernements. Trois de ces pays étaient africains : Comores, Mauritanie et Somalie. Et trois étaient asiatiques : Brunei, Laos, Birmanie. Cela n’a pas empêché des représentants de l’Afghanistan, de l’Arabie Saoudite, de la Malaisie, d’Oman et du Vietnam d’assister à la messe de début de pontificat de Benoît XVI. Et aux funérailles solennelles de Jean-Paul II, les représentants de Brunei et de la Somalie ont manifesté leur présence. Notons qu’en juillet 2011, la Malaisie et le Saint-Siège ont établi des relations diplomatiques, au niveau d’une nonciature apostolique pour le Saint-Siège, en ouvrant une ambassade pour la Malaisie, pays majoritairement musulman où sont présents 9% de chrétiens.

Des questions en suspens

Par son rôle dans la chute du communisme, son travail auprès du monde musulman, la rencontre d’Assise en 1986, Jean-Paul II a su repositionner l’Église catholique comme acteur global sur la scène internationale. Les questions laissées en suspens, de par les multiples évolutions contemporaines mondiales, étaient néanmoins nombreuses.

En Europe, dans le monde catholique, la querelle concernant l’héritage spécifiquement chrétien de l’Europe, se poursuit sous Benoît XVI. Ce débat s’inscrit dans un contexte où les revendications identitaires de certains groupes musulmans se posent avec beaucoup plus d’acuité, tandis que les difficultés de l’Union européenne ont soulevé sous un jour nouveau la question de son élargissement, le cas turc étant ici particulièrement important aux yeux du Saint-Siège qui s’y est opposé.

Par ailleurs, la présence catholique dans le monde, par les réseaux des congrégations et ONG, est particulièrement importante ; elle présente aussi l’avantage de relever d’une organisation fortement centralisée, ce qui aux yeux des administrations de certaines politiques étrangères, américaines par exemple, est un atout considérable comme source d’informations.

CONCURRENCE, COEXISTENCE OU CONFLIT ENTRE RELIGIONS : LES VOIES ETROITES DE LA DIPLOMATIE VATICANE SOUS BENOIT XVI

De la fin du concile Vatican II (1965) jusqu’au « rassemblement d’Assise » (1986), le catholicisme a organisé ses relations avec les autres religions sous le régime du dialogue. L’encyclique de Paul VI Ecclesiam Suam (1964) peut être considérée comme la charte de cette volonté vaticane de considérer positivement l’ensemble des autres confessions et de les percevoir comme partenaires. Le Saint-Siège, sans jamais se compromettre dans un « Parlement des religions » évoqué et réuni au début des années 70, et tout en refusant toute participation venant écorner sa primauté, est présent sous des statuts divers dans maintes instances de rencontres tant œcuméniques qu’interreligieuses.

Les remises en cause du dialogue entre les religions

Trois évolutions viennent remettre en cause ce régime de dialogue : d’une part les difficultés internes à l’Église catholique, dont l’unité et l’orthodoxie sont sans cesse remises en cause par les modes d’affiliation catholiques ; l’émergence des différents islamismes ; la mondialisation enfin qui modifie profondément l’insertion des acteurs religieux sur la scène internationale.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont également contribué au changement du discours romain. Durant toute la première décennie de ce nouveau millénaire, le Saint-Siège a toujours lutté contre toute représentation du monde qui suivrait la grille de lecture huntingtonienne.

En même temps, Rome, qui a toujours privilégié une lecture réaliste des relations internationales, a pu constater la montée en puissance des discriminations anti-chrétiennes dans maints pays, au Proche Orient et dans des pays musulmans en particulier. Au dialogue avec l’islam ont donc été préférées sous Benoît XVI des relations avec l’islam, qui empruntent tant les voies du dialogue interreligieux que celles de la diplomatie avec des États musulmans, approche que le pape François a poursuivie.

Logique religieuse et logique étatique

L’équation pontificale dans les relations avec les religions sur la scène internationale est désormais plus complexe que durant l’immédiat après concile.

Luttant contre le totalitarisme soviétique, Jean-Paul II accordait aux nations une légitimité supérieure à celle des États. Dans un contexte d’après guerre froide et de mondialisation où se cherchent des instances de régulations, la diplomatie pontificale a révisé sa doctrine et restauré l’État dans sa prétention à demeurer l’acteur légitime d’une scène qui redevient plus interétatique qu’internationale.

Cette diplomatie poursuit un objectif principal : placer le Saint-Siège comme interlocuteur religieux principal des États (et dans une moindre mesure des instances internationales) face à la montée des risques religieux sur la scène mondiale. D’une certaine manière, c’est une politique néoconcordataire qui ne dit pas son nom qui est poursuivie par Benoît XVI, et qui répond à plusieurs nécessités : protéger les droits de l’Église catholique dans les pays considérés, mais aussi rétablir le Saint-Siège comme interlocuteur international, traitant d’égal à égal avec les États modernes sur la base d’un intérêt réciproque bien compris.

En ce sens, cette diplomatie néoconcordataire est l’un des éléments d’une stratégie plus globale de reconquête qui, dans le domaine international, trouve son origine dans la perte des États pontificaux puis dans l’échec de la médiation de Benoît XV ainsi que par son absence dans le règlement du conflit, scellée dans le pacte de Londres en 1915. Benoît XVI entend clore ici une phase historique sur le plan politique, tout comme sa compréhension conciliaire vise à fermer la phase historique qui va de Vatican I à Vatican II.

Sa démission peut d’ailleurs s’interpréter également en ce sens : à la survalorisation de la figure papale qui correspond à Vatican I succède avec Lumen Gentium un premier rééquilibrage à la fois dans la compréhension de la définition de l’Eglise (Peuple de Dieu) et de la répartition des pouvoirs (collégialité). Le geste de Benoît XVI vient parachever cette évolution, lui qui a distingué entre auctoritas et potestas dans son livre cité, acceptant la première et refusant la seconde, lui qui a également réservé l’autorité à une parole qui serait une parole de l’ensemble de l’Église plutôt qu’une parole liée à la seule personne du pape : d’où une parole plus rare de Benoît XVI, correctif apporté, on l’a déjà mentionné, à l’inflation wojtylienne.

Mais la politique romaine poursuivie visait toutefois à continuer d’imposer une primauté du Souverain Pontife sur les confessions chrétiennes, et d’autre part à s’établir comme interlocuteur religieux privilégié des États pour proposer un régime de discussion dans le cadre d’une discussion théologico-politique entre foi et raison aux acteurs musulmans, et enfin, toujours dans le cadre du binôme foi et raison, à contraindre certains segments protestants, bouddhistes mais également catholiques, à un régime de discussion théologico-social. Pour mettre en place ces objectifs ambitieux, Rome a tenté de contourner les structures traditionnelles de dialogue pour proposer ses propres espaces de discussion, plus souples, à
savoir des forums de rencontres.

Imposer une primauté du catholicisme sur les confessions chrétiennes

Tel est le sens des propos du souverain pontife dans son livre d’entretiens. Benoît XVI y rappelle que des anglicans ont évoqué une « primauté d’honneur » à propos de la place du pape dans le monde chrétien et que de son côté, il s’efforce de parler au nom des chrétiens et non des seuls catholiques. Le souverain pontife, dans sa volonté de rapprochement, a évoqué la « communauté catholique » pour désigner l’espace offert aux Églises protestantes qui voudraient se rapprocher de Rome sans pour autant réintégrer le giron de l’Église romaine.

À l’égard des orthodoxes, le souci catholique fut de permettre une distanciation progressive entre les sphères culturelles et religieuses d’un côté, et le monde politique de l’autre, monde politique russe particulièrement. Benoît XVI a remarqué la diversité du monde orthodoxe et la faiblesse que constitue l’émergence de forces centrifuges en son sein ; il soulignait par ailleurs que certains théologiens orthodoxes estimaient que l’autocéphalie constituait un réel problème, avant de conclure : « L’Église a besoin d’un organe pour assurer l’unité. » (8). La mondialisation impose une révision des identités et Benoît XVI aspirait à ce que les Églises participent à l’émergence du sentiment d’unité qui doit accompagner l’existence d’une « communauté mondialisée ». L’heure n’est plus aux Églises nationales, d’ailleurs qualifiées d’« anachronismes » (9). La distanciation des Églises d’avec les États est alors nécessaire. C’est ce qu’exprime parfaitement la tenue du deuxième Forum Catholique-Orthodoxe, organisé par le Conseil des conférences des évêques d’Europe (CCEE – 17 délégués du Conseil des Conférences Épiscopales de l’Église catholique et 17 représentants des Églises orthodoxes d’Europe) dans l’île grecque de Rhodes en octobre 2010 sur le thème : « Eglise-État : travailler ensemble pour le bien de l’humanité ». C’est une commune attitude supposée à l’égard du relativisme éthique qui permet de fonder les espoirs d’un tel rapprochement avec anglicans et orthodoxes autour d’une « primauté d’honneur » du pape romain. Tel fut sans doute l’un
des paradoxes de la politique pontificale : se présenter comme « garant » de la rationalité religieuse auprès des États, occidentaux notamment, tout en critiquant ouvertement les conséquences du libéralisme politique de ces derniers.

Établir une discussion théologico-politique entre foi et raison avec les acteurs musulmans

L’évolution du monde musulman et les discriminations à l’encontre des chrétiens ont modifié les lignes de force du discours et des pratiques catholiques à l’égard de l’islam. Ce sont également les difficultés du dialogue islamo-chrétien, tel qu’il a été tenté dans les années 80 par les catholiques « de base » qui ont amené à ce changement.

Pour maladroit qu’il fût, le « Discours de Ratisbonne » (2006) exprime parfaitement l’orientation de Benoît XVI, déterminé à lutter contre toutes les formes de fanatisme religieux. Cet incident ne doit pas masquer le travail plus global effectué par le Saint-Siège pendant le pontificat de Benoît XVI.

Les changements à la tête du dicastère pour le dialogue interreligieux, dont un diplomate français, Mgr Tauran, a alors pris la tête, signifiaient qu’aux relations avec l’Islam s’ajoutait désormais une voie diplomatique avec les États musulmans, dans une perspective de défense de la liberté religieuse et d’une diplomatie du « Tit for Tat ». Les relations entretenues avec l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Turquie, les efforts pédagogiques de présentation de la diplomatie vaticane ont constitué autant de tentatives, loin des médias, pour parvenir à une régulation non plus religieuse ou théologique, mais bien juridico-politique des droits des croyants, dont le pape François a été l’héritier. C’est ainsi une double stratégie qui a été mise en place : une pédagogie de la rencontre entre acteurs religieux (notamment dans le cadre du forum islamo-chrétien dont le premier s’est tenu à Rome en novembre 2008) soutenue par des rencontres diplomatiques dans un cadre interétatique. Une pédagogie de la rencontre qui reposait sur l’insistance sur le rôle de la raison dans la foi dans des situations particulières : en Turquie (cf. infra) ou par exemple au Cameroun, exemple de pays où musulmans et chrétiens cohabitent en bonne intelligence. Ainsi, en voyage en mars 2009, en visite au Cameroun, Benoît XVI indiquait : « Je pense qu’un des rôles les plus importants de la religion aujourd’hui est de mettre en évidence le grand potentiel de la raison humaine qui est un don de Dieu et qui est élevé par la révélation et la foi. Croire en Dieu ne limite pas notre capacité de nous comprendre nous-mêmes et de comprendre le monde, mais au contraire l’élargit ».

Il y a également eu des rencontres diplomatiques symboliques comme en novembre 2007lorsque Benoît XVI reçut à Rome le roi Abdallah d’Arabie saoudite. Rencontre pour le dialogue, mais avec un soubassement étatique lorsqu’en mai 2008 se tenait, à Rome encore, uncolloque « Foi et raison dans le christianisme et dans l’islam », colloque organisé conjointement par le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et le Centre pour le dialogue interreligieux de l’Organisation musulmane de culture et de relations islamiques de Téhéran. L’approche fut assez similaire quelques mois plus tard lors du déplacement de Benoît XVI en Jordanie.

Le Saint-Siège et l’orthodoxie

Les relations entretenues avec l’orthodoxie ont été fort compliquées durant le pontificat de Jean-Paul II. La faible liberté dont jouissait l’Église orthodoxe russe, l’identité polonaise du pape, le choix de Cyril et Méthode comme « pères » de l’Europe chrétienne, puis l’érection de nouveaux territoires canoniques en Russie même ont empêché les parties prenantes de parvenir à un débat serein, en même temps que le souhait de Jean-Paul II de se rendre en Russie était sans cesse contrarié.

La stratégie de Benoît XVI fut différente. D’une part, elle a engrangé le bénéfice du travail de diplomatie parallèle entrepris par le cardinal Etchégaray durant le pontificat de Jean-Paul II ; d’autre part, il y eut des convergences liturgiques entre le monde orthodoxe et les conceptions de Benoît XVI. Politiquement, la stratégie a consisté néanmoins à banaliser les relations avec le patriarcat de Moscou. Significative à cet égard fut la première visite du pape en terre orthodoxe, à Chypre, en juin 2010 ; la visite du pape en Turquie et sa rencontre avec le patriarche œcuménique de Constantinople en sont un second exemple probant.

Enfin, le rappel en 2008 par le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens, de la pertinence du document de Balamand (1993) qui souligne que l’uniatisme est dépassé en tant que méthode, a constitué un signe fort adressé au patriarcat de Moscou. Le 18 mai 2006, le pape Benoît XVI a reçu le Métropolite Kirill de Smolensk et Kaliningrad, Président du Département des relations extérieures du Patriarcat orthodoxe de Moscou et de toutes les Russies.

La stratégie romaine visait également, comme cela a déjà été dit, à proposer au monde orthodoxe un front uni contre le relativisme éthique, en plaçant désormais sur le même plan l’évolution sociétale des anciens pays de l’Est et celle de l’ensemble des pays occidentaux. Les propos positifs du patriarche Alexis II sur Benoît XVI concernant la collaboration pratique dans le domaine des valeurs éthiques, de la justice sociale, des droits de l’homme, de la confrontation avec les laïcs et avec le processus de sécularisation qui investit l’Europe, en constituent un exemple significatif.

Le Saint-Siège face au protestantisme : les défis de l’entrepreneuriat religieux

Tout a opposé la dynamique évangélique protestante et la conception ratzingerienne de l’Église. L’expansion évangélique, qui commence à atteindre l’Europe, s’est propagée en Amérique latine, et en Afrique noire. Elle se caractérise par un mouvement de « privatisation » ; d’une certaine manière, elle constitue le triomphe du libéralisme au sein d’une sphère religieuse. Ce sont en effet de petites Églises qui apparaissent au sein de ces pays, structurées autour de prédicateurs qui sont autant de businessmen, liés à des réseaux ou à des diasporas. Alors que Benoît XVI souhaitait fédérer sous son autorité les Églises chrétiennes, ces fondations en constituent le processus inverse.

Alors que le pape entendait affermir la foi par une « nouvelle évangélisation » fondée sur une tension structurante entre foi et raison, ces initiatives font reposer leur plausibilité sur le seul charisme de leur leader.

Alors que Benoît XVI fondait sa stratégie sur un face-à-face avec l’État, ces petites Églises se glissent dans les failles de l’État faible et dans les espaces ouverts par la faillite de l’État Providence. Ces Églises se soucient à leur manière du « care », et visent à donner du sens à la maladie : Benoît XVI a rejeté dans la même condamnation ce qu’il désignait comme « moralisme politique » (les théologies de la libération par exemple) et les évolutions religieuses vers la « psychothérapie et le bien-être » (10), dont le catholicisme allemand fournit deux exemples particulièrement probants avec Eugen Drewerman et K.G. Durkheim. Le processus de diffusion protestante par capillarité et scissiparité se situe enfin aux antipodes
de la mission d’unité que se donne le pape catholique.

Le dialogue foi et raison chère à Benoît XVI est proposé aux autorités historiques du protestantisme afin qu’elles se distancient des mouvements néo-évangéliques et afin de proposer un espace alternatif à l’aile « traditionnelle » du protestantisme inquiète de ces évolutions, le cas anglican étant ici symbolique tout comme l’exemple brésilien. En déplacement dans ce pays, Benoît XVI y avait dénoncé l’évangélisation parfois superficielle et dénoncé la « rapide expansion » des communautés évangéliques, leur « prosélytisme agressif ».

[…]


  1. http://viechretienne.catholique.org/pape/homelies/1717-funerailles-de-jean-paul-ii-homelie-du-card
  2. Pierre Grosser, Les temps de la guerre froide. Paris : éditions Complexe, 1995.
  3. En mars 2011, les jésuites américains ont versé plus de 166 milliards de dollars aux 500 victimes recensées outre-Atlantique dans des institutions jésuites.
  4. Lumière du monde. Paris : Bayard, 2010. Livre d’entretiens du pape Benoît XVI.
  5. Benoît XVI, op. cit., p. 39.
  6. Cf le message de Benoît XVI au Corps diplomatique en janvier 2012. La liberté religieuse est présentée comme le « premier des droits de l’homme », primant sur la liberté de conscience dont elle constitue l’essence.
  7. Liste des relations sur le site : http://www.vatican.va/roman_curia/secretariat_state/documents/rc_seg-st_20010123_holy-see-relations_fr.html
  8. Benoît XVI, op. cit., p.184.
  9. Id, p. 183
  10. Benoît XVI, op. cit., p. 185.

François Mabille. IRIS. Janvier 2023 Source (Extraits – Lecture libre en suivant le lien – PDF)


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