La fleur du mal

Le problème avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), c’est qu’elle a une vision purement technique et radiologique des installations dont elle est chargée de surveiller le fonctionnement ou d’évaluer la faisabilité.

Il lui serait demandé d’évaluer un projet de guillotine nucléaire ou d’autres systèmes de mise à mort d’humains ou de poulets dépendant de l’énergie nucléaire, elle répondrait en débit de dose, en vérification de la conformité des substances radioactives au référentiel de sûreté de l’installation, elle exigerait la présence d’un appareil de prélèvement atmosphérique (APA) continu à résultat différé après comptage, et des parois et toitures de bâtiments conçus de manière à limiter la dispersion de la « matière » dans l’environnement en cas d’accident. Elle en viendrait à la conclusion que, compte tenu du temps d’exposition de toutes les parties prenantes, elles ne recevront pas une dose radioactive supérieure aux réglementations en vigueur.

C’est sur ce schéma automatique que l’ASN, en fidèle servante du nucléaire, a accepté la réalisation et va accepter la mise en service de la nouvelle installation nucléaire de base (INB) n° 180, dénommée Fleur (fourniture locale d’uranium de retraitement) par les symbolistes d’Orano (ex­Areva – EDF).

Fleur va s’épanouir sur la plate forme d’Orano, au lieu-dit Le Tricastin, entre Montélimar et Orange, 650 hectares d’activités chimiques et nucléaires coincés entre l’A7, la ligne TGV, la route nationale 7, le canal de Donzère-Mondragon et le Rhône, un haut lieu touristique, surtout en été, quand les embouteillages avancent au pas. Fleur va avoir quatre pétales, quatre bâtiments métalliques de 11 m de haut qui abriteront chacun jusqu’à 14 080 fûts d’uranium de retraitement (URT).

À l’intérieur de chaque hangar, une ceinture périphérique de 300 conteneurs contenant un déchet d’uranium faiblement radioactif à forte densité constitue une espèce d’édredon amortisseur des rayonnements radioactifs de l’URT. Il est doublé, à titre de précaution, par une autre barrière, un talus de 6 m de haut qui enclot les quatre bâtiments. Il est constitué de terres polluées ne présentant pas, compte tenu des conditions d’usage, de risques pour les personnes, et provenant du décapage de l’ancien site de trifluorure de chlore indispensable au rinçage final des kilomètres de tuyauteries métalliques de l’usine d’enrichissement d’uranium Georges-Besse en cours de démantèlement.

Les deux barrières radiologiques sont censées garantir aux travailleurs de la plateforme, qui longeraient Fleur quatre fois par jour, « un cheminement de moindre effet radiologique », sans avoir à emprunter un itinéraire alternatif, ce qui d’ailleurs ne serait pas sans poser des difficultés.

La randonnée à pied, en chariot élévateur ou en trottinette à travers la plate forme d’Orano – composée de huit installations nucléaires de base, de deux usines Seveso seuil haut et d’une installation nucléaire de base secrète correspondant aux anciennes usines militaires et plutonigènes du CEA – est jalonnée de risques et de pièges invisibles qui ne sont pas forcément identifiés par les travailleurs des entreprises extérieures. Fleur, les autres INB d’Orano, les deux réacteurs d’EDF et les 5 000 travailleurs permanents ou temporaires de la plateforme sont aussi soumis à des risques externes, comme des collisions, des explosions et des empoisonnements de l’air à partir des voies routières et fluviales qui jouxtent la plateforme et véhiculent une grande diversité de matières dangereuses.

Le risque le plus prégnant est celui d’inondation. L’ASN rassure : même en cas de rupture du barrage de Vouglans, dans le Jura, la vague de submersion serait arrêtée par « le terrain naturel constitué de talus à l’ouest de la plateforme correspondant à la route nationale 7 et à la ligne TGV. » De toute façon, pas de souci dans le cas particulier de Fleur : « Les fûts étant étanches et très lourds, l’impact d’une inondation n’aurait pas de conséquences en termes de déversement de matières radioactives. »

Fleur est destinée à stocker un des trop-pleins d’Orano et d’EDF. Après le trop de plutonium, le trop de combustibles irradiés dans les piscines et le trop de déchets de haute activité à La Hague, le trop d’uranium de retraitement issu encore une fois de l’usine de La Hague a conduit Orano à faire éclore Fleur dans la vallée du Rhône, et l’ASN à avaler une nouvelle couleuvre. Le pire mal du nucléaire, c’est La Hague.


Jacky Bonnemains. Charlie Hebdo. 21/12/2022


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