1 – Conte adulte pour Noël !

Prenez le temps de lire, un conte ça se déguste

Deux mots

Elle avait pour nom Belisa Crepusculario, non par certificat de baptême ou trouvaille maternelle, mais parce qu’elle-même l’avait cherché jusqu’à tomber dessus, et s’en était affublée. Elle faisait métier de vendre des mots. Elle sillonnait le pays, des régions les plus hautes et froides jusqu’aux littoraux brûlants, s’installant dans les foires et sur les marchés où elle montait quatre piquets et une toile de tente sous laquelle elle se protégeait du soleil et de la pluie en attendant sa clientèle. Elle n’avait nul besoin de bonimenter, car à tant aller par monts et par vaux, tout le monde la connaissait.

Il y en avait qui guettaient sa venue d’une année sur l’autre et quand elle apparaissait au village avec son attirail sous le bras, ils faisaient la queue devant son éventaire. Ses tarifs étaient justes. Pour cinq centavos, elle récitait des vers par cœur; pour sept, elle améliorait la qualité des rêves; pour neuf, elle écrivait des lettres d’amour; pour douze, elle inventait des insultes destinées aux ennemis irréconciliables.

Elle vendait aussi des histoires, mais il ne s’agissait pas d’affabulations, plutôt de longues et véridiques histoires qu’elle débitait d’une traite sans rien en omettre. Ainsi colportait-elle les nouvelles d’une bourgade à l’autre. Les gens la rémunéraient pour y ajouter la valeur d’une ou deux lignes : un petit est né, Untel est mort, nos enfants se sont mariés, les récoltes ont brûlé.

En chaque lieu, une petite foule s’assemblait autour d’elle dès qu’elle commençait à parler, s’informant de la sorte sur la vie des autres, le sort de parents éloignés, les péripéties de la Guerre civile. À ceux qui pouvaient mettre cinquante centavos, elle offrait un mot secret capable de dissiper la mélancolie. Ce n’était évidemment pas le même pour tout le monde : c’eût été une escroquerie généralisée. Non, chacun recevait le sien en étant sûr que personne d’autre n’en usait à cette fin dans l’univers entier et même au-delà.

Belisa Crepusculario avait vu le jour dans une famille si misérable qu’elle ne disposait même pas de prénoms pour en doter ses enfants. Elle était née et avait grandi dans la province la plus inhospitalière, où les pluies se transforment certaines années en avalanches liquides qui emportent tout, et où, certaines autres, pas une seule goutte ne tombe du ciel, le soleil s’élargit jusqu’à occuper tout l’horizon et le monde se change en désert. Jusqu’à l’âge de douze ans, elle n’eut d’autre occupation ni d’autre loi que de survivre à cette faim et à cette lassitude séculaires.

Au cours d’une interminable période de sécheresse, il lui échut d’enterrer quatre de ses jeunes frères, et quand elle comprit que son tour à elle arrivait, elle résolut de se mettre en marche à travers les plaines en direction de la mer, pour voir si au fil de ce voyage elle parviendrait à déjouer la mort. La terre était érodée, coupée de profondes crevasses, semée de caillasse, d’arbres et d’épineux fossilisés, de squelettes de bêtes blanchis par la chaleur. De temps à autre, elle rencontrait des familles qui cheminaient comme elle vers le sud, attirées par le mirage de l’eau.

Certains s’étaient mis en route en emportant tous leurs biens sur leur dos ou dans des charrettes, mais c’est à peine s’ils pouvaient déplacer leurs propres os et au bout de quelques pas, ils devaient abandonner leurs affaires. Ils se traînaient péniblement, l’épiderme transformé en peau de lézard, les yeux brûlés par la réverbération du soleil.

Belisa les saluait au passage d’un simple geste, sans s’arrêter, car elle ne pouvait gaspiller ses forces en démonstrations de compassion. Nombreux furent ceux qui tombèrent en chemin, mais elle était si opiniâtre qu’elle réussit sa traversée de l’enfer et atteignit enfin les premières sources, minces filets d’eau presque invisibles qui abreuvaient une végétation rachitique avant de se transformer, plus loin, en vagues rigoles, puis en bourbiers.

Belisa Crepusculario eut ainsi la vie sauve et le hasard voulut qu’elle découvrît de surcroît l’écriture. À son arrivée dans un village à proximité du littoral, le vent déposa à ses pieds une page de journal. Elle ramassa ce papier jaunâtre, friable, et resta un long moment à l’examiner sans en deviner l’usage, jusqu’à ce que la curiosité l’emportât sur sa timidité. Elle s’approcha d’un homme qui étrillait son cheval dans la même flaque boueuse où elle étanchait sa soif.

  • Qu’est-ce que c’est que ça? demanda-t-elle.

La page sportive du journal, répondit l’homme sans montrer le moindre signe d’étonnement devant son ignorance.

La réponse laissa la fillette interdite, mais elle ne voulut point paraître effrontée et se borna à se renseigner sur la signification des pattes de mouche dessinées sur le papier.

  • Ce sont des mots, ma petite. Là, par exemple, il est écrit que Fulgencio Barbo a mis K.O. le Noir Riznao au troisième round.

Belisa Crepusculario comprit ce jour-là que les mots allaient en liberté sans appartenir à personne, et qu’avec un peu d’adresse, n’importe qui pouvait se les approprier pour en faire commerce. Considérant sa situation, elle en déduisit qu’hormis se prostituer ou s’employer comme souillon dans les cuisines des riches, bien peu nombreuses étaient les activités qu’elle pouvait exercer.

Vendre des mots lui parut une alternative décente. Dès cet instant, elle se lança dans ce métier et jamais aucun autre n’éveilla son intérêt. Au début, elle proposait sa marchandise sans même soupçonner que les mots pouvaient également s’écrire ailleurs que dans les journaux.

Quand elle s’en avisa, elle mesura les perspectives infinies de son affaire, préleva sur ses économies vingt pesos qu’elle versa à un curé pour qu’il lui apprît à lire et à écrire, et avec les trois qui lui restaient, elle fit l’emplette d’un dictionnaire. Elle le compulsa de A jusqu’à Z, puis elle le jeta à la mer, car elle n’avait nullement l’intention de flouer sa clientèle avec des mots de conserve.

Quelques années plus tard, par un matin d’août, Belisa Crepusculario se trouvait au beau milieu d’une place, assise sous sa toile de tente à vendre des arguments de justice à un vieillard qui réclamait en vain sa pension depuis quelque dix-sept ans. C’était jour de marché et un grand tohu-bohu régnait autour d’elle. Tout à coup, on entendit des galops et des cris, ses yeux se détachèrent des mots pour découvrir en premier lieu un nuage de poussière, puis une petite troupe de cavaliers qui avaient envahi l’endroit.

Il s’agissait des hommes du Colonel, placés sous les ordres du Mulâtre, un géant connu dans toute la région pour la célérité de son couteau et sa fidélité à son chef. L’un comme l’autre, le Colonel et le Mulâtre avaient consacré toute leur existence à la guerre civile, et leurs noms étaient irrémédiablement associés au fracas des calamités.

Les guerriers avaient fait irruption dans le village comme une meute lancée à fond de train, suants et tumultueux, semant sur leur passage la terreur des typhons. La poulaille s’égailla en battant des ailes, les chiens filèrent se perdre, on ne sait où, les femmes s’enfuirent avec leur progéniture et il ne resta bientôt plus sur la place âme qui vive en dehors de Belisa Crepusculario, laquelle n’avait encore jamais rencontré le Mulâtre et, pour cette raison même, Rit toute surprise qu’il s’adressât à elle.

  • C’est toi que je cherche ! hurla-t-il à son intention en pointant sur elle son fouet enroulé, et avant qu’il n’eût fini de prononcer ces mots, deux hommes fondirent sur la fille, jetant bas sa tente et brisant son encrier, lui ligotèrent les mains et les pieds et la jetèrent comme un sac de matelot en travers de la croupe de la monture du Mulâtre. Puis ils s’en furent au grand galop en direction des collines.

Quelques heures plus tard, alors que Belisa Crepusculario était sur le point de rendre l’âme, le cœur changé eu sable par le cahotement de la course, elle sentit qu’on faisait halte et que quatre poignes puissantes la déposaient à terre. Elle voulut se mettre debout et relever le front avec dignité, mais elle avait présumé de ses forces et elle s’effondra dans un soupir, sombrant dans quelque rêve obscur. Elle ne se réveilla qu’au bout de plusieurs heures avec les murmures de la nuit régnant sur le campement, mais elle n’eut pas le loisir de déchiffier ces sons : en rouvrant les yeux, elle se retrouva sous le regard impatient du Mulâtre agenouillé près d’elle.

  • Tu te décides enfin à te réveiller ! dit-il en lui tendant sa gourde pour qu’elle avalât une gorgée d’eau-de-vie mêlée de poudre et finît de revenir à elle.

Elle s’enquit de la cause de tant de rudoiements et il lui expliqua que le Colonel avait besoin de ses services. Il l’autorisa à s’humecter le visage, puis la conduisit aussitôt à l’autre bout du campement où l’homme le plus redouté du pays se reposait dans un hamac suspendu entre deux troncs.

Elle ne put discerner ses traits, dissimulés par l’ombre mouvante du feuillage et par celle, indélébile, de si nombreuses années passées à vivre en hors-la-loi, mais à voir l’humilité avec laquelle s’adressait à lui son colossal aide de camp, elle se figura l’expression de mauvaiseté qui devait s’en dégager. Elle fut d’autant plus surprise par sa voix douce et bien modulée, semblable à celle d’un professeur.

  • Tu es la marchande de mots? lui demanda-t-il. Pour te servir, murmura-t-elle en sondant la pénombre pour mieux l’entr’apercevoir.

Le Colonel se leva et le faisceau de la torche que portait le Mulâtre l’éclaira en plein visage. La jeune femme découvrit son teint crépusculaire et son regard altier de puma, et elle sut d’emblée qu’elle se trouvait en présence de l’homme le plus seul au monde.

  • Je veux devenir Président, lui dit-il.

Il était las de sillonner cette terre maudite au gré de combats inutiles et de défaites qu’aucun subterfuge ne parvenait à transformer en victoires. Cela faisait nombre d’années qu’il dormait à la belle étoile, piqué par les moustiques, se nourrissant de chair d’iguane et de bouillons de couleuvres, mais ces menus inconvénients ne constituaient pas une raison suffisante pour changer de destin. En vérité, ce dont il avait assez, c’était de lire la peur dans le regard des autres. Il aurait aimé entrer dans les villages sous des arcs de triomphe, au milieu des oriflammes bariolées et des fleurs, qu’on l’acclame et lui fasse présent d’œufs frais et de pain sorti du four.

Il n’en pouvait plus de voir sur son passage les hommes prendre leurs jambes à leur cou, les enfants trembler, la frayeur faire avorter les femmes, et c’est pourquoi il avait décidé de devenir Président. Le Mulâtre lui avait suggéré de foncer sur la capitale et de forcer l’entrée du Palais au grand galop afin de s’emparer du pouvoir, tout comme ils s’étaient approprié bien d’autres choses sans demander jamais la permission à personne, mais le Colonel se refusait à n’être qu’un tyran de plus, comme il y en avait déjà tant sous ces latitudes, sans compter que ce n’était pas la meilleure façon de s’attirer l’affection des gens. Il avait dans l’idée de se faire désigner par un vote populaire à l’issue des assemblées électorales de décembre.

  • Pour cela, j’ai besoin de m’exprimer comme un candidat. Peux-tu me vendre les mots dont on fait un discours?  demanda le Colonel à Belisa Crepusculario.

Elle avait accepté bien des commandes, mais aucune qui ressemblât à celle-ci, cependant elle ne s’estima pas en situation de refuser, craignant que le Mulâtre ne lui tirât une balle entre les deux yeux, ou, pis encore, que le Colonel ne se mît à pleurer. Au demeurant, elle éprouvait un profond désir de lui venir en aide, car ce n’était pas pour rien qu’elle avait ressenti un chaud frémissement lui parcourir la peau, une puissante envie de caresser cet homme, de laisser ses mains errer sur lui, de le prendre et le serrer dans ses bras.

Belisa Crepusculario passa toute la nuit et une bonne partie de la matinée du lendemain à chercher dans son répertoire les mots appropriés pour un discours présidentiel, sous l’étroite surveillance du Mulâtre qui ne quittait pas des yeux ses robustes jambes de marcheuse et ses seins virginaux. Elle écarta les mots trop rudes et trop secs, les trop fleuris, ceux qu’un usage abu­sif avait fanés, ceux qui dispensaient des promesses improbables, ceux qui sonnaient faux, les confus et les ambigus, pour ne conserver que ceux qui étaient susceptibles de toucher en toute certitude l’entendement des hommes et l’intuition des femmes.

Mettant à profit les connaissances qu’elle avait achetées pour vingt pesos au curé, elle rédigea la harangue sur un bout de papier, puis fit signe au Mulâtre pour qu’il dénouât la corde qui la tenait attachée par les chevilles à un arbre. On la conduisit de nouveau près du Colonel. À le voir, elle ressentit la même bouffée de frémissant désir que lors de leur première rencontre. Elle lui remit le discours et attendit, cependant qu’il contemplait le morceau de papier qu’il tenait du bout des doigts.

  • Qu’est-ce que ça dit? finit-il par demander.
  • Tu ne sais pas lire?
  • Tout ce que je sais faire, c’est la guerre, répliqua-t-il.

Elle lut le discours à voix haute. Elle le lui relut deux fois encore, afin que son client pût le graver dans sa mémoire. Quand elle eut terminé, elle découvrit l’émo­tion qui se peignait sur le visage des hommes rassemblés pour l’écouter, et elle remarqua que l’enthousiasme faisait briller les yeux jaunes du Colonel, convaincu qu’avec de telles paroles, le fauteuil présidentiel ne pouvait lui échapper.

  • Si, après l’avoir entendu trois fois, les gars restent encore la bouche ouverte, c’est que ce truc a du bon, Colonel, opina le Mulâtre.
  • Combien je te dois pour ton travail? demanda le chef.
  • Un peso, Colonel.
  • C’est pas cher, fit-il en entrouvrant la bourse qu’il portait pendue à son ceinturon, renfermant les restes de son dernier butin.
  • En prime, tu as droit à un cadeau. Il te revient deux mots secrets, lui dit Belisa Crepusculario.
  • Comment ça?

Elle s’employa à lui expliquer que pour chaque paiement de cinquante centavos, elle offrait au client un mot à son usage exclusif. Le chef haussa les épaules, car il se moquait bien de ce genre de présent, mais il ne souhaitait pas se montrer discourtois vis-à-vis de quelqu’un qui l’avait si bien servi. Elle s’approcha alors sans hâte du siège en cuir de vache sur lequel il trônait et se pencha pour lui transmettre son cadeau.

À ce moment-là, l’homme huma l’odeur de bête des bois qui émanait de cette femme, il sentit la chaleur de fournaise que dégageaient ses hanches, le terrifiant frôlement de sa chevelure, l’haleine de menthe sauvage qui susurrait à son oreille les deux mots secrets auxquels il avait droit.

  • Ils sont à toi, Colonel, lui lança-t-elle en s’éloignant. Tu peux t’en servir quand il te semblera bon.

Le Mulâtre raccompagna Belisa jusqu’à l’orée du chemin, sans cesser de la contempler avec des yeux implorants de chien perdu, mais lorsqu’il tendit la main pour la toucher, elle arrêta son geste d’un flot de vocables inventés qui eurent le don de chasser en lui tout désir, car il crut qu’il s’agissait d’une de ces malédictions sur lesquelles il est impossible de revenir.

Durant les mois de septembre, octobre et novembre, le Colonel prononça le discours un si grand nombre de fois que s’il n’avait été confectionné de mots flambant neufs et garantis durables, l’usage aurait eu tôt fait de le réduire en cendres. Il parcourut le pays en tous sens, multipliant les entrées triomphales dans les villes, mais s’arrêtant également dans les hameaux les plus reculés, là où seules quelques traces d’immondices révélaient une présence humaine, pour convaincre le corps électoral de lui apporter ses suffrages.

Tandis qu’il parlait, juché sur une estrade au milieu de la place, le Mulâtre et ses hommes distribuaient des bonbons et peignaient son nom sur les murs à l’aide d’une sorte de givre doré, mais nul ne prêtait cas à ces artifices de camelot, car tous étaient éblouis par la clarté de ses propositions et l’éclat poétique de son argumentation, gagnés à leur tour par son formidable désir de corriger les erreurs de l’Histoire et, pour la première fois de leur vie, se laissaient aller à la joie.

Au terme de la harangue du candidat, la petite troupe tirait des coups de pistolet en l’air, allumait des pétards, et lorsqu’ils finissaient par se retirer, ils laissaient derrière eux un sillage d’espoir qui restait de nombreux jours à planer dans l’air comme le somptueux souvenir d’une comète.

Le Colonel devint vite l’homme politique le plus populaire du pays. C’était un phénomène jamais vu que cet homme surgi de la Guerre civile, couvert de cicatrices et s’exprimant comme un doyen de faculté, dont le prestige gagnait peu à peu tout le territoire national, chavirant le cœur de la Patrie. La presse s’occupa de lui. De loin accoururent les journalistes pour l’interviewer, reproduire ses formules, et ainsi ne fit qu’augmen­ter le nombre de ses partisans et de ses ennemis.

  • Tout va bien pour nous, Colonel, lui dit le Mulâtre au bout de douze semaines de succès ininterrompus.

Mais le candidat ne l’écoutait point. Il se répétait ses deux mots secrets, comme il lui arrivait de le faire de plus en plus souvent. Il les prononçait chaque fois que la nostalgie venait le meurtrir, il les murmurait dans son sommeil, il les emportait avec lui dès qu’il enfourchait à monture, il les méditait juste avant d’entamer son Fameux discours, il se surprenait à les savourer dans ses moments de distraction.

Toutes les fois que ces deux mots lui revenaient à l’esprit, il sentait à nouveau la présence de Belisa Crepusculario, et ses sens se troublaient au souvenir de son odeur de bête des bois, de sa chaleur de fournaise, de son terrifiant frôlement, de son haleine de menthe sauvage, tant et si bien qu’il se mit à aller et venir comme un somnambule, et ses propres hommes comprirent alors que sa vie tournerait court avant d’atteindre le fauteuil présidentiel.

  • Qu’est-ce qu’il t’arrive, Colonel?

L’interrogea à maintes reprises le Mulâtre, jusqu’à ce qu’un beau jour, n’en pouvant plus, son chef finît par lui avouer que s’il trouvait dans un état pareil, la faute en était à ces deux mots qu’on lui avait enfoncés dans les entrailles. Dis-les-moi pour voir s’ils ne vont pas perdre leur pouvoir, lui demanda son fidèle lieutenant.

  • Je ne te les dirai pas, ils n’appartiennent qu’à moi, riposta le Colonel.

Las de voir son chef se défaire comme un condamné à mort, le Mulâtre jeta son fusil sur son épaule et s’en fut à la recherche de Belisa Crepusculario. Il la suivit à la trace à travers l’ample géographie du pays et finit par la retrouver dans un village du Sud, installée sous la toile de tente de son officine, débitant son sempiternel chapelet de nouvelles. Il se planta devant elle, jambes écartées, l’arme au poing.

Tu viens avec moi, ordonna-t-il.

Elle n’attendait que lui. Elle ramassa son encrier, plia la toile de tente, se couvrit les épaules de son châle et monta sans mot dire sur la croupe de son cheval. Ils n’échangèrent pas le moindre signe de tout le trajet, car le désir qu’avait d’elle le Mulâtre s’était mué en rage, et seule la terreur que lui inspirait sa langue bien pendue le dissuadait de la massacrer à coups de fouet.

Il n’était pas davantage disposé à lui raconter que le Colonel errait comme une âme en peine, et que ce que tant d’années de combats n’avaient pas réussi à faire, un sortilège susurré à son oreille y était parvenu. Trois jours plus tard, ils arrivèrent au campement et il conduisit aussitôt sa prisonnière jusqu’au Colonel, devant toute la troupe rassemblée.

  • Je t’ai ramené cette sorcière pour que tu lui restitues ses mots, Colonel, et pour qu’en retour elle te rende ta virilité, fit-il en appuyant le canon de son fusil contre la nuque de la fille.

Le Colonel et Belisa Crepusculario s’entre-regardèrent longuement, se jaugeant à distance. Mais quand elle s’avança et lui prit la main, à voir les yeux carnassiers du puma se remplir d’une infinie douceur, les hommes comprirent que leur chef ne pourrait jamais se délivrer du maléfice de ces deux mots démoniaques.


Isabel Allende. « Les Contes d’Eva Luna » (livre de poche)


4 réflexions sur “1 – Conte adulte pour Noël !

  1. Pat 24/12/2022 / 11:52

    En deux mots cher ami: Joyeux Noël ! Ils t’appartiennent autant qu’à tous mais que veux-tu…tout le monde n’est pas Belisa Crepusculario même si j’ai bien aimé ce conte qui fait la part belle à ce qui enchante ma vie: les mots et leur pouvoir…

    • Libres jugements 24/12/2022 / 12:07

      Très touché par ce message, merci.
      Peut-être qu’un jour, je conterais les « non » noëls de mon enfance… difficile, compliqué… a narrer!
      Que vive les éclairs de joie dans les yeux des enfants devant les cadeaux…
      Noyeux Joël à tous
      Michel

    • Libres jugements 24/12/2022 / 13:19

      Merci Laurent…
      Cette année les vacances autour des fêtes ne seront pas vers ton quartier, mais à l’opposé vers St Trop, pour surtout visiter l’arrière-pays pendant une semaine et faire quelques clichés, voire des belles choses, monuments, paysages, musées, etc.
      Bonnes fêtes de fin d’année.
      Amitiés
      Michel

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