Taxe carbone aux frontières

Vous reprendrez bien du rien !

« Il est presque cinq heures du matin et nous avons un accord sur la « taxe carbone aux frontières » ! Encore une première mondiale et un accord historique pour le climat. » En cette nuit du 13 décembre, Pascal Canfin, 48 ans, président de la commission environnement du Parlement européen, ancien journaliste à Alternatives économiques, ancien ministre délégué au Développement de François Hollande, désormais l’une des figures majeures de Renaissance, parti qui soutient les lacérations de tentes de migrants à Calais, est heureux.

« Encore une première mondiale. » L’Union européenne est décidément plus forte que tout le monde. Le Conseil, qui réunit les chefs d’État et de gouvernement, et le Parlement européen se sont mis d’accord pour instaurer une « taxe carbone » aux frontières de l’UE. L’idée est simple, et excellente : puisque les législations environnementales européennes sont plus contraignantes, les entreprises européennes sont désavantagées face aux entreprises chinoises, ou américaines, ou toutes, en fait. Il est possible de corriger cela en augmentant le prix des produits importés, en instaurant un droit de douane, mais comme ce terme est interdit, on parlera de « mécanisme d’ajustement carbone aux frontières » (1)

Seulement voilà : ne pensez pas que ce mécanisme va augmenter le prix de vente des tee-shirts asiatiques, comme cela le devrait. L’accord est triplement limité. D’abord, il ne porte que sur six secteurs, il est vrai extrêmement polluants : l’acier, le ciment, l’aluminium, les engrais, l’électricité et l’hydrogène. Mais cela ne touche que l’importation de ces produits bruts. Les produits fabriqués à partir de ces marchandises ne seront pas concernés : une voiture chinoise qui contient de l’acier, et éventuellement un peu de sang ouïgour, continuera à se vendre à un prix inférieur à celui de ses concurrentes européennes.

Deuxième limite : la taxe carbone aux frontières de l’UE n’est pas pour demain, et il n’est pas du tout sûr qu’elle soit même pour après-demain. Les parlementaires à l’origine de cette « première mondiale » ont prévu une « période expérimentale », qui ne débutera qu’à partir d’octobre 2023, tandis que le calendrier définitif de mise en oeuvre complète de la taxe dépendra de pourparlers ultérieurs.

Enfin, il reste le gag des quotas gratuits pour les entreprises européennes. Afin de ne pas pénaliser ces gentilles entreprises dans la mondialisation libérale mortifère que l’UE défend plus que tout le monde, nos industriels bien de chez nous ont reçu ces dernières années des quotas gratuits de pollution de la part de Bruxelles, c’est-à-dire de l’argent public pour les aider à polluer, au nom de la compétitivité et de l’emploi, évidemment. Or si l’UE taxe désormais les importations, cette subvention doit évidemment disparaître, faute de quoi les entreprises européennes se retrouveraient avantagées vis-à-vis des autres.

Mais comme il s’agit de ne pas trop ralentir la destruction de la vie terrestre, les eurodéputés ont demandé que ces quotas gratuits ne commencent à disparaître qu’à partir de… 2027. Leur suppression définitive ne devant intervenir qu’en 2032, date à laquelle le droit de douane annoncé aujourd’hui par Super-Canfin existera enfin pour de vrai. Soit dans dix ans, quand même, et encore, à condition qu’aucun État ne recule d’ici là. Or les États et la Commission européenne estiment que dix ans, ça passe vraiment trop vite, et ces gens qui trient leurs déchets dans les avions qu’ils prennent chaque jour souhaitaient repousser l’arrêt du gavage des industriels européens à 2035. C’est-à-dire dans treize ans, hein.

Bref, tout cela est d’une tristesse sans nom. Mais Pascal et ses amies et amis du Parlement européen vont passer un excellent Noël avec la certitude d’avoir sauvé le monde. N’est-ce pas là le plus important ?


Jacques Littauer. Charlie Hebdo. 21/12/2022


  1. « Taxe carbone aux frontières : encore beaucoup d’incertitudes pour l’industrie européenne », par Marie Nidiau (La Tribune, 13 décembre 2022).

Une réflexion sur “Taxe carbone aux frontières

  1. bernarddominik 23/12/2022 / 16:09

    Ne cherchez pas loin la raison de cette reculade: ce sont des vendus. Les lobbies ont plus de pouvoir que les électeurs

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