Clap de Fin

La consolation est un sport de saison.

Les Bleus, héros meurtris du Mondial qatari, en savent quelque chose. A peine arrivés place de la Concorde, des milliers de supporteurs les ont (et se sont) consolés de leur défaite face à l’Argentine en les applaudissant à tout rompre. Avant même ce très chaleureux réconfort, ils avaient eu droit, sur la pelouse où ils venaient d’encaisser le but fatal, à un traitement à show de la part de coach Macron.

Durant le match, dans sa tribune « VIP », ce dernier avait déjà tendance, à chaque action déterminante, à surjouer ses sensations, tel un joueur au sol cherchant la faveur de l’arbitre. Mais, là, sur la pelouse, il s’est surpassé. Alors que, après la séance funeste de tirs au but, Mbappé, assis la tête entre les mains, était prostré sur le gazon dans un état, à tous les sens du terme, second, Macron a fait son entrée en scène. Il s’est ingéré dans ce moment grave de la dramaturgie haletante de cette folle finale, à la fois pénible et renversante, imprévisible et déchirante. S’attribuant le rôle tactile et, là encore, très appuyé de SuperConsolator, se sachant évidemment filmé, il n’a pas lésiné sur les effets, avec force accolades, tapotements de crâne et trémolos réconfortants à un Mbappé semblant aussi mutique qu’indifférent. Le vrai coach, Didier Deschamps, n’a pu échapper, lui non plus, à sa séance de massages compassionnels, le tout assorti ensuite, dans les vestiaires, d’une tirade à toute l’équipe sur le thème « On est revenus de nulle part » et nous ne sommes pas n’importe qui : « On est une grande nation de football, on est une grande nation tout court, fière de son équipe, qui est forte. » Et ponctué d’un « vive la République, vive la France ! ». Consolateur en chef, c’est un métier

Est-il productif ? Dans le cas de Macron, les avis sont mitigés. Et le côté art dramatique jugé peu concluant. En dépit des cours dispensés par celle qui est devenue son épouse, l’acteur-président a, sur les réseaux sociaux, été beaucoup moqué pour sa prestation sur gazon. Et ses opposants politiques en ont évidemment profité pour en rajouter en hurlant, de gauche à extrême droite, à l’« inopportun », au « totalement ridicule », au « consternant », voire au « dérangeant ». N’en jetez plus !

Cette intrusion tragi-comique de celui qui a répété sans rire que le sport ne devait pas être politique a bien sûr gommé toute part éventuelle de sincérité d’un président qui aime le foot et qui a, il n’y a pas si longtemps, perdu sa majorité absolue aux tirs au but. Pareille récupération dramatico-footballistique de Macron n’a certes pas entraîné pour l’heure des « impacts négatifs » aussi sévères que ceux dont les autorités de Doha ont menacé Bruxelles en matière de gaz si l’Europe continuait d’accuser de corruption le Qatar. Mais, pour les « impacts positifs », c’est mal engagé.

La cote de popularité du locataire de l’Elysée ne monte pas, la croissance ne frémit pas, l’inflation ne baisse pas, les prix de l’énergie non plus. Le récupérateur consolateur n’en continue pas moins de réconforter à tout-va. Il va réconforter pour Noël les marins du « Charles-de-Gaulle » en Égypte. Et les Irakiens dans la foulée. Mais, pour réconforter dans nos contrées les futurs retraités avec sa réforme qui reviendra dès le 10 janvier, l’affaire s’annonce plus compliquée. Là encore, coach Macron va avoir de la politique et du sport, et, là encore, en dépit de ses pronostics, ce n’est pas gagné.


Édito Erik Emptaz. Le Canard enchaîné. 21/12/2022


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La Coupe du monde de football, c’est fini.

Pendant un mois, pas un journal télévisé qui ne commence sans « les Bleus », pas une chaîne de télé ou un quotidien sans reportage sur le sujet. Tout le monde avait promis-juré de boycotter cette infâme Coupe du monde organisée par le Qatar, dont les stades avaient été bâtis avec le sang de milliers d’ouvriers décédés pendant leur construction. Mon cul ! Au bout d’une semaine, tout le monde avait oublié ses belles promesses, tous enfoncés dans leur fauteuil pour suivre la compétition.

Comme l’avait dit un jeune supporter à propos de ces ouvriers disparus : « Au moins, si je regarde le Mondial, ils ne seront pas morts pour rien. » Que vaut la vie de ces pauvres bougres à côté d’un but de Messi ou de Mbappé ? Même pas le prix du ballon. Cette Coupe du monde nous aura fait comprendre pourquoi l’esclavage a perduré pendant des siècles à travers les continents : pour que l’on puisse régaler nos palais de sucre, se vêtir d’étoffes en coton, se goinfrer de chocolat, des millions d’hommes sont morts à la tâche. Le Mondial du Qatar nous a mis dans la même position que les privilégiés du XVIIᵉ siècle, qui saupoudraient leur thé de sucre récolté avec le sang de ceux qui l’avaient produit. Merci à cette belle Coupe du monde et à tous les footballeurs qui se sont dépensés sans compter pour elle de nous avoir fait connaître le plaisir d’être dans la peau d’un négrier.

Le foot a toujours tendance à péter plus haut que son cul. C’est-à-dire à se parer de vertus qu’il n’a pas, afin de faire oublier son archaïsme. On nous a ainsi expliqué que le match entre le Maroc et la France serait une revanche d’anciens pays colonisés sur les anciens pays colonisateurs. Le football prenait soudain une dimension quasi révolutionnaire : sur le terrain, 11 joueurs allaient réparer les injustices du passé subies par tout un continent. L’équipe d’un pays anciennement colonisé allait faire plier celle de celui qui l’avait colonisé. Qu’en ont pensé les joueurs de l’équipe de France dont les familles de certains sont originaires d’ancien pays d’Afrique-Équatoriale française ? Avaient-ils l’impression qu’en défendant le maillot tricolore, ils trahissaient leurs ancêtres et leurs racines ?

C’est tout juste si l’on ne nous a pas expliqué que France-Maroc allait opposer des rebelles du Rif marocains à des harkis et à des tirailleurs sénégalais à la botte de leur oppresseur. On voit très vite les limites de ces parallèles approximatifs. Un match de foot ne sera jamais rien de plus qu’un match de foot. Les discours pseudo-politiques construits autour de ce sport n’ont jamais été très convaincants, â l’image de la France « black-blanc-beur » dont on nous a rebattu les oreilles en 1998. La dimension primaire du foot – un ballon disputé sur un pré par 22 joueurs – nous revient toujours en pleine figure, malgré les efforts des journalistes sportifs pour lui donner une profondeur qu’il n’a pas. C’est un jeu distrayant, et puis c’est tout.

Le boycott ? Mon cul !

Que faut-il alors sauver du foot ? Le collectif ? C’est vrai qu’un match ne peut se gagner qu’avec un fort esprit d’équipe, où l’intérêt général passe avant les ambitions personnelles. Quelques heures avant la finale, un commentateur sur un plateau télé faisait les louanges des valeurs morales de ce sport populaire. Comme si un match était le dernier endroit où elles pouvaient s’exprimer. Comme si, en dehors du football, toute la société avait définitivement sombré dans un individualisme et un égoïsme mortifère irréversible. Mais, en dépensant 210 milliards d’euros pour le plaisir de quelques millions de personnes, à grand renfort de climatisation et de gaspillage d’énergie délirant, pendant que d’autres survivent dans des contrées où plus rien ne pousse, cette Coupe du monde a démontré, une fois de plus, que les belles valeurs du foot ont toujours été bidon.


Édito de Riss. Charlie hebdo. 21/12/2022


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