Médecines douces aux bénéfices des  mutuelles

Les naturopathes, les sophrologues et autres hypnothérapeutes, récemment boutés hors de Doctolib, ont eu droit à une petite revanche, jeudi 8 décembre 2022, à l’Assemblée nationale. Ces professionnels étaient à l’honneur d’un colloque organisé par l’Agence des Médecines Complémentaires Adaptées (A-MCA), une association née en 2020 pour promouvoir les médecines alternatives « tout en luttant contre les dérives ».

Outre les invités sur place, 150 inscrits en « visio » s’en sont donné à cœur joie sur le chat : « Je suis naturopathe quantique (sic), bravo pour ce colloque ! », « Je suis aromatologue, merci à l’Assemblée de nous ouvrir ses portes », « Je pratique la psychonomie ». Tiens donc ?

Les complotistes, eux, n’étaient pas loin : « On parle des tests réduits qui ont été faits avec le vaccin du Covid et de toutes les séquelles qu’il y a aujourd’hui ? » Pour « lutter contre les dérives », y a du boulot !

Sous-ministre enthousiaste

Organisé sur le thème de la prévention, le colloque accueillait notamment la Chambre syndicale de la sophrologie ou une fédération de réflexologues. De quoi chatouiller les pieds des médecins conventionnels : « Ces pratiques ne sont pas reconnues, ce n’est pas aux députés ou à l’action publique de les promouvoir », s’agace un ponte de l’AP-HP.

À peine créée, en septembre 2020, par un sociologue, une psychologue et un chirurgien (Philippe Denormandie, père de l’ancien ministre du même nom), l’A-MCA avait pourtant eu droit à une pub d’enfer.

En mars 2021, huit députés avaient déposé une proposition de loi pour transformer cette totale inconnue en une « agence gouvernementale ». Parmi eux figurait Agnès Firmin Le Bodo, aujourd’hui sous-ministre de la Santé…

L’initiative avait fait bondir des collectifs antisectes et une brochette de toubibs, dont l’infectiologue Karine Lacombe, qui s’étaient fendus d’une tribune intitulée « Ne laissons pas un lobby de pseudo-médecines devenir une agence gouvernementale ! » (« Le Figaro », 11/4/21).

L’A-MCA jure pourtant vouloir faire le ménage « entre les charlatans et les autres », tout en ayant accueilli, dans l’un de ses ouvrages, un médecin anthroposophe, courant légèrement ésotérique… « C’est surtout une opération de com’ pour promouvoir des pratiques qui n’ont fait aucune preuve de leur efficacité, cingle une signataire de la tribune, sachant qu’il y a derrière tout le lobbying des mutuelles. » Pas bêtes, celles-ci ont bien compris l’immense marché qui s’ouvrait à elles : à en croire un sondage Harris, 44 % des Français recourent aux médecines alternatives.

Vigilance homéopathique

En pointe sur le sujet : VYV, le plus gros groupe mutualiste de France. Plusieurs filiales de ce géant, comme Harmonie Mutuelle, proposent déjà un forfait médecines douces pour attirer le chaland. Et VYV a organisé son propre colloque, en mars dernier, sur les médecines alternatives, avec l’incontournable Agence des médecines complémentaires adaptées. Laquelle a, en retour, invité le mutualiste, jeudi dernier à l’Assemblée…

Au taquet également, La Mutuelle générale figure désormais parmi les mécènes de l’A-MCA. Quant au cofondateur de l’assoce Philippe Denormandie, il est aussi conseiller de la MNH, une mutuelle destinée aux hospitaliers qui n’est pas exactement une naine. « La MNH a racheté quasiment toute la presse médicale, du groupe « Quotidien du médecin » à « Hospimedia » ; c’est un aiguillon du lobby des mutuelles », explique un professionnel du secteur. Philippe Denormandie, lui, joue les aiguillons tout court : il vient d’être nommé par le ministre François Braun « garant » du bon déroulement de la partie santé du Conseil national de la refondation…

Mais l’A-MCA et la polémique qui l’entoure provoquent quelques pas de deux au sein du gouvernement. A l’Assemblée, son colloque était organisé « sous le haut patronage » de la députée macroniste Annie Vidal, avec un autre invité de poids : le programme annonçait la venue du ministre de la Ville, Olivier Klein, en tant que « grand témoin ».

Sauf que le ministre n’a pas pointé le bout de son nez. Et pour cause : « Il n’a jamais donné son accord, ni à l’écrit ni à l’oral, pour participer à ce colloque », assure son cabinet. Faux, réplique Véronique Suissa, directrice de l’A-MCA : « Nous avons même échangé avec M. Klein par SMS la veille au soir. Le ministre nous a prévenus d’un couac d’agenda. »

Celui qui ment s’est fait hypnotiser ?


Isabelle Barré. Le Canard enchaîné. 14/12/1022


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