Le coup de force de Zelensky

Le gouvernement ukrainien a lancé, le 8 décembre 2022, une grande opération visant toutes les personnes physiques, institutions et même monastères placés sous la juridiction du patriarcat de Moscou. « Le Conseil de sécurité nationale et de défense a chargé le gouvernement de proposer au Parlement un projet de loi pour rendre impossibles les activités en Ukraine des organisations religieuses affiliées aux centres d’influence en Russie », a annoncé le président Volodymyr Zelensky.

Le conflit, qui repose sur une revendication d’indépendance nationale ukrainienne jamais vraiment admise par Moscou, qui est aussi un conflit entre deux langues, a désormais un versant religieux.

Celui-ci est d’autant plus complexe qu’il est interne au monde du christianisme orthodoxe, religion dans laquelle se reconnaît environ 65 % de la population ukrainienne. Rappelons que chaque église nationale peut être indépendante ou se rattacher à une sorte de « maison mère », comme, pour les Grecs, le patriarcat de Constantinople. Ou comme le patriarcat de Moscou, qui garde sous son aile une bonne partie des fidèles de l’ex-URSS, Asie centrale comprise.

Le patriarcat de Moscou, au demeurant riche depuis qu’il a récupéré ses biens confisqués sous le communisme, est très proche de Vladimir Poutine, dont il apprécie le nationalisme, l’accent mis sur les valeurs morales et le lustre rendu à la foi. Quelques autres mesures, comme la canonisation de la famille impériale assassinée, ont consacré l’alliance du trône du Kremlin et de l’autel tenu par le patriarche, avant même que Poutine n’arrive au pouvoir.

Dès avant la guerre lancée par la Russie contre sa voisine, une partie de l’orthodoxie ukrainienne a secoué la tutelle du patriarcat de Moscou : en 1992, après l’indépendance, un schisme s’est produit, donnant naissance à l’Église orthodoxe ukrainienne – patriarcat de Kiev.

La dégradation des relations entre Moscou et Kiev, la nécessité aussi pour l’État ukrainien de mobiliser à son profit une partie du sentiment religieux dans un élan de patriotisme ont conduit, en 2018, à la demande du président ukrainien de l’époque et du Parlement, à la création d’une église orthodoxe d’Ukraine reconnue par le patriarcat de Constantinople (qui a son siège à Istanbul), ce qui provoqua un conflit majeur entre ce dernier et celui de Moscou. Une partie de l’Église orthodoxe ukrainienne était restée fidèle à la maison mère russe.

En mai 2022, celle-ci a annoncé qu’elle coupait les ponts avec la Russie. Annonce purement cosmétique, ses popes ayant continué à dérouler le discours de l’ennemi et, pour certains, l’ayant même aidé matériellement.

C’est la constriction d’un ennemi intérieur qui est en cours

L’entrelacement de la religion orthodoxe avec l’identité nationale est d’autant plus indémêlable que, dans la version russe de l’Histoire, l’Église orthodoxe russe fait remonter son origine à la conversion, en 988, du prince Vladimir de Kiev, qui régnait alors sur des principautés allant de la mer Arctique à la mer Noire, ce qui est supposé étayer la thèse de Moscou selon laquelle l’Ukraine est une création artificielle, une sorte d’anomalie historique à corriger.

Zelensky, de son côté, en demandant de procéder à des perquisitions dans les lieux de culte liés à Moscou, en envisageant même à demi-mot que l’Église russe soit interdite en Ukraine, prend des risques. Tout d’abord, celui d’apparaître encore davantage, aux yeux des pro-Kremlin, pour un destructeur du christianisme, parce que Juif allié à l’Occident. Ensuite, celui de creuser encore le fossé entre les « bons » citoyens, ceux qui soutiennent son action, et les « mauvais », ceux qui, en particulier dans les régions reprises aux Russes, sont soupçonnés d’avoir collaboré. C’est la construction d’un ennemi intérieur qui est en cours, et cela n’est jamais bon signe.

Au-delà des frontières de l’Ukraine, les fidèles de paroisses qui dépendent du patriarcat de Moscou risquent également d’être vus comme une cinquième colonne russe, y compris en France. Il est exact que le patriarche moscovite Kirin est proche du pouvoir.

En même temps, une cathédrale comme celle de la rue Daru, à Paris, lieu de prière de l’émigration « blanche » après 1918, s’est rattachée en 2019 au patriarcat de Moscou pour des raisons qui n’en font pas une officine de propagande, ni de ses fidèles des agents de l’étranger. Il s’agissait de restaurer l’unité, de renouer un lien historique avec la Russie.

Pour le lecteur profane, une précision : théologiquement parlant, Églises russe et ukrainienne sont identiques. N’allez pas y chercher un progressisme que vous n’y trouverez pas.


Jean-Yves Camus. Charlie hebdo. 14/12/2022


Une réflexion sur “Le coup de force de Zelensky

  1. bernarddominik 19/12/2022 / 21:27

    Rajouter les ferments d’une guerre civile est guère malin.

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