L’état dilapide

Une honte… Suite d’un précédent article : LIEN

La vente du mobilier du château de Grignon

C’est une stupéfiante accumulation d’incompétences et de je-m’en-foutismes qui a conduit l’État à brader le mobilier le plus précieux du château de Grignon, dans les Yvelines (« Le Canard », 30/11). En particulier un ensemble constitué de 20 sièges (dont deux bergères) en bois doré et sculpté au XVIIIᵉ siècle par le menuisier de grande renommée Sené. Mais, comme l’a repéré « La Tribune de l’art » (30/11), de nombreux autres meubles anciens de très belle facture ont subi le même sort.

Le premier épisode remonte à l’automne 2021. AgroParisTech (grande école publique d’agronomie) vient de quitter le château de Grignon, et le ministère de l’Agriculture entreprend de vider les bâtiments. Les gestionnaires du château jouent alors les cachottiers. Certes, comme le veut la règle, ils informent de leur projet l’administration de France Domaine (chargé des cessions pour le compte de l’État). Mais, ils n’évoquent alors que la vente de mobilier pédagogique. Il n’est pas question de meubles anciens…

Arrivés sur place le 4 janvier 2022, les deux agents évaluateurs de France Domaine passent en revue les salles de classe. Et c’est juste en fin de parcours qu’ils sont invités à visiter un vaste grenier où sont entassés sièges, tables, commodes et canapés.

Devant ce capharnaüm, les agents (qui ne possèdent pas de diplôme de déménageur) renoncent à tout examiner. À quelques exceptions près, ils acceptent de faire leurs estimations sur la base de photos (pour beaucoup de très mauvaise qualité) aimablement fournies par l’équipe d’AgroParisTech. À partir de ces documents, des dizaines de beaux meubles se voient ainsi gratifiés d’un vulgaire « de style », alors qu’il s’agit d’ceuvres du XVIIIᵉ.

Les enchères sont programmées pour le 15 juin 2022. Avec une publicité minimale. Une pleine page de réclame est bien publiée dans la revue spécialisée « La Gazette Drouot », mais elle n’évoque que la cession de mobilier contemporain venu d’un autre site et qui a été joint à la vente. Il n’y a rien sur Grignon. Une quinzaine de chineurs qui ont, malgré tout, repéré la vente sur le site Internet de France Domaine demandent à voir la marchandise sur place comme cela est prévu par la loi : le château de Grignon refuse obstinément de leur ouvrir ses portes.

Seuls quelques dégourdis s’obstinent. Comme ce collectionneur qui possède déjà un fauteuil de Sené et pense avoir repéré des exemplaires similaires sur les photos brouillées du site Internet. Il aura la main chanceuse.

Un autre quidam se porte acquéreur, pour 42 euros, d’un fauteuil présenté comme « de style Louis XVI » et illustré par un cliché si flou qu’il est impossible de dire s’il sort de chez Ikea ou du château de Versailles ! L’histoire ne dit pas si l’acheteur a fait bonne pioche. Ni ce qu’est devenu un superbe secrétaire Louis XV en marqueterie vendu à peine 1 000 euros…

Contactée par « Le Canard », la direction de France Domaine se couvre la tête de cendres. « C’est une erreur, et nous sommes très embêtés par ce qui est arrivé, nous allons voir avec le Mobilier national comment nous pouvons réparer tout ça… » plaide Alain Caumeil, directeur de l’intervention domaniale. Avant de souligner que ses services vendent sans anicroche pour 100 millions d’euros de meubles, voitures et objets divers par an.

La balle se trouve donc dans le camp du Mobilier national. La vente ayant été faite sans son assentiment, elle « pourrait » être annulée et les nouveaux possesseurs devoir rendre à l’État les pièces les plus prestigieuses.

En espérant que, d’ici là, elles ne se seront pas fait la malle à l’autre bout du globe…


Hervé Liffran. Le Canard enchaîné. 07/12/2022


Une réflexion sur “L’état dilapide

  1. bernarddominik 12/12/2022 / 07:45

    Ce n’est pas de l’incompétence mais de la corruption et du vol.

Laisser un commentaire