Inquiétant constat

Note : devant l’importance du « fait de société » et la qualité du reportage, nous prenons l’initiative (et la responsabilité) de « poster » l’intégralité du texte paru dans Charlie hebdo du 07 décembre 2022.

Au préalable. Nous ne sommes pas pour autant d’accord avec le titre de cet article : « Parcours pute, ça commence au collège ». Idem pour le gros pavé rouge, sous-titre, texte blanc « Elles le veulent bien elles ont des corps d’adulte » incorporé dans le texte de l’article. Aucune de ces deux phrases ne font honneur à la qualité de l’article. MC


Le phénomène est en expansion, de plus en plus de très jeunes filles tombent dans la prostitution, sans parfois avoir conscience de leur situation. Pour éviter que d’autres de leurs camarades en soient victimes, huit élèves de terminale du lycée Louise-Michel d’Épinay-sur-Seine (93) ont réalisé un formidable court-métrage qui a vocation à faire le tour des établissements scolaires. Nous les avons rencontrés. Par ailleurs, les pouvoirs publics ont enfin pris conscience du problème : le gouvernement a lancé un plan de 14 millions d’euros, qui se met en place cette année. Mais les associations craignent qu’il ne soit pas pérennisé.


On rencontre Daniella, Ashtone, Amina ou encore Khayna, qui ont joué dans un court-métrage pour alerter sur la prostitution des mineurs. Pour eux, c’est presque banal, ils ont tous entendu parler dans leur établissement de jeunes qui ont connu la prostitution. « Une fille du lycée vend des photos de ses pieds sur la plateforme OnlyFans », raconte Khayna, 18 ans, qui a joué le rôle de Naya, une jeune femme victime de prostitution dans le film.

« OnlyFans », lancée en 2016, ou encore « Mym », créée en 2019, sont des plateformes sur lesquelles des jeunes femmes monétisent des contenus sexuels. OnlyFans compte aujourd’hui plus de 200 millions d’utilisateurs. « Les surveillants nous ont expliqué qu’il y avait régulièrement des cas de prostitution dans le lycée. C’est quelque chose de commun, ça ne nous étonne pas », ajoute Ashtone, qui incarne le « méchant » (le proxénète) dans le film. Quand leur prof leur a parlé de ce projet d’atelier, ils ont insisté pour se consacrer à ce thème. Ils ont enquêté pendant deux ans, rencontré des représentants de la police et des associations, et ont écrit eux-mêmes le scénario et les dialogues.

La semaine dernière, le court-métrage de douze minutes, très réussi, dans lequel joue Camille Cottin, a été projeté au Méliès, à Montreuil (93). H a vocation à être diffusé dans toute la France, pour interpeller et servir de base de discussion à des séances de prévention autour du sujet. Le titre du film, « Plan sous », fait référence à l’intitulé des petites annonces de ce type qui prolifèrent sur les réseaux sociaux. Effectivement, lorsque l’on tape « plan sous fille » sur Instagram, on découvre un nombre impressionnant de comptes. Une banalisation qui passe sous les radars des adultes. « Moi-même, en tant qu’enseignante, je n’en avais jamais entendu parler, mes collègues non plus, d’ailleurs », reconnaît la professeure qui les a accompagnés.

En France, entre 7000 et 10 000 enfants sont victimes de prostitution, selon les associations. D’après un rapport sénatorial, ce phénomène s’est même accru de 68 % entre 2016 et 2020. Le profil des victimes est de plus en plus jeune, dès 12 ou 13 ans.

Une policière a même raconté aux lycéens avoir constaté le cas d’un enfant de 10 ans. La plupart du temps, ces victimes sont déjà dans une grande vulnérabilité, élevées dans des familles maltraitantes, ayant déjà parfois subi des violences sexuelles. Beaucoup sont aussi dans des parcours de l’aide sociale à l’enfance (ASE).

Certains réseaux de proxénétisme se sont développés dans des foyers de l’ASE. Aziz Essadek, ancien psychologue auprès des enfants, maître de conférences en psychologie à l’université de Lorraine, vient de réaliser une étude édifiante. Sur 1300 jeunes de l’ASE de l’Essonne, 62 étaient en situation de prostitution, soit 4,7 % (en prenant, sur la globalité, les 0-21 ans), mais chez les 12-18 ans, on atteint 7 %. Avec une grande majorité de filles et 23 % de garçons. Si l’on extrapole son étude à l’échelle nationale, on aboutit à 15 000 mineurs en situation de prostitution à l’ASE. Précisément là où ils devraient bénéficier d’une protection.

Il suffit de lire la presse – régulièrement, des histoires de réseaux qui concernent des tout jeunes font l’actualité. Dernière affaire en date, mardi 15 novembre, en Seine-Saint-Denis, la brigade de protection des mineurs a interpellé trois personnes suspectées d’avoir contraint à la prostitution une jeune fille de 12 ans, rapporte Le Parisien.

Les mis en cause sont jeunes également, deux adolescents de 17 ans et une adolescente de 19 ans. Cette dernière a gagné la confiance de la jeune fille, est entrée en contact avec elle via une conversation sur le réseau Snapchat, et lui a proposé un hébergement, alors qu’elle était à la rue. Elle est finalement enfermée dans une chambre d’hôtel où elle est contrainte de faire jusqu’à une vingtaine de passes par jour.

Les tâches sont bien réparties dans l’équipe, raconte Le Parisien. Les hôtels sont réservés par la jeune femme, les deux garçons s’occupent de surveiller la victime et d’empocher l’argent. La brigade de protection des mineurs de Seine-Saint-Denis suit actuellement une soixantaine de dossiers de ce type. En octobre, dans la Marne, ce sont quatre hommes et une femme qui ont été arrêtés pour avoir exploité deux jeunes filles de 16 et 17 ans.

En 2018, c’est une adolescente et son petit ami, respectivement 15 ans et 22 ans, qui ont exploité plusieurs ados d’un foyer de protection de l’enfance dans le Val-d’Oise. La jeune fille, mise en examen pour proxénétisme, était elle-même tombée dans la prostitution à 13 ans, entraînée par une adolescente de son foyer. Terrible exploitation en chaîne.

Ouarda Sadoudi, militante féministe, ancienne de Ni putes ni soumises, à la tête de l’association Home, qui vient en aide aux femmes victimes de violences, a constaté que ce phénomène s’étend. Il y a quelques années, cela concernait essentiellement des jeunes femmes dans des parcours d’aide sociale à l’enfance, ou des jeunes migrantes.

Aujourd’hui, cela touche potentiellement toutes les jeunes filles, souligne-t-elle. Les réseaux sociaux ont facilité le phénomène. S’il y a toujours en majorité des réseaux de proxénétisme, ils sont souvent plus réduits. Il s’agit de deux ou trois proxénètes, des réseaux qui se font et se défont, explique Bérengère Wallaert, déléguée générale de l’associationAgir contre la prostitution des enfants (ACPE).

C’est parfois un business qui a remplacé celui des stupéfiants, il est plus simple à mettre en place et il a longtemps été moins surveillé par la police. C’est souvent le même mode opératoire. « Cela commence de façon insidieuse, un garçon qui drague, offre des cadeaux, demande des photos sexy », raconte Ouarda Sadoudi. Puis la jeune femme, sous emprise amoureuse, est piégée et se fait exploiter, elle est présentée à d’autres amis du garçon contre des cadeaux ou de l’argent. « Il faut leur expliquer que ces échanges économiques sont de la prostitution, au départ, certaines pensent que c’est juste de l’attention qu’on leur porte ».

Afin d’expliquer le succès de la prostitution chez les plus jeunes, certains professionnels parlent d’« effet Zahia » — du nom de cette escort-girl devenue célèbre pour avoir eu des footballeurs parmi ses clients. Elle a donné une image de réussite et d’épanouissement, mais elle avait révélé que c’était son petit ami qui l’avait prostituée, à 15 ans, et régulièrement violée, rappelle Ernestine Ronai , responsable de l’Observatoire départemental des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis, dans une interview à la presse.

Plus récemment, le film « La Maison », actuellement en salle, qui raconte l’histoire d’une autrice, Emma Becker, qui fait l’expérience d’une maison close en Allemagne, risque aussi de glamouriser la prostitution, déplore la productrice de « Plan sous », Ambre Le Guilly.

Les associations désarmées

Les professionnels des associations que nous avons interviewés avouent tous qu’ils sont désarmés pour parler à ces filles. Beaucoup d’adolescentes, même toutes jeunes, assurent que c’est leur choix de se prostituer. Elles emploient d’ailleurs pour en parler des termes comme « michetonnage », « escorting », « sugar daddy ». Elles utilisent des arguments féministes comme le droit à disposer de son corps. Même s’il s’agit évidemment d’une fausse réappropriation de leur corps pour des ados si jeunes.

Certains éducateurs, qui pourtant devraient leur venir en aide, balayent le problème et disent «elles le veulent bien, elles ont déjà des corps d’adulte », déplore Ouarda. « Sauf que ce sont des hommes adultes qui profitent de jeunes filles mineures, qui sont encore des enfants. »

Pour la prostitution des mineurs, on est en effet au-delà des inénarrables débats entre proprostitution et abolitionnistes, un mineur en état de prostitution est forcément considéré comme victime et relève de la protection de l’enfance. « Derrière la prostitution des mineurs, il y a ceux qui achètent un acte sexuel, des pédocriminels, c’est eux, le premier maillon », rappelle Delphine Jarraud, déléguée générale de l’Amicale du Nid, association abolitionniste. Pour elle, il faut pousser plus loin l’analyse du phénomène. « Le problème, c’est le système prostitutionnel dans son ensemble. Pour nous, il y a un continuum entre les mineurs et les majeurs qui se prostituent. On ne devient pas consentant du jour au lendemain quand on a 18 ans. »

Comment venir en aide à ces jeunes filles ?

Plusieurs assos se félicitent que le gouvernement ait pris la mesure du problème en mettant sur la table 14 millions d’euros. Une grande partie est destinée aux départements, car ce sont eux qui sont en charge de la protection de l’enfance. Mais au vu des énormes dysfonctionnements de beaucoup de foyers et du manque abyssal de moyens jusque-là, pas sûr que cela permette de résorber le problème.

L’ACPE ou encore l’Amicale du Nid vont pouvoir renforcer leurs équipes grâce à ces financements. Mais Délphine Jarraud s’inquiète de leur pérennité. Face à cette situation plutôt alarmante, il y a un espoir du côté de nos lycéens. Ashtone explique pourquoi c’était important pour lui de s’impliquer en tant que garçon dans ce projet : « Ce système fonctionne car un paquet de garçons sont consommateurs, je voulais montrer que tous ne sont pas comme ça. »


Laure Daussy. Charlie hebdo. 07/12/2022


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