Hausse des salaires

Le FMI ne dit pas non avant

Face à la hausse du coût de l’énergie, largement importée, les entreprises françaises ont augmenté leurs prix, comme toute personne achetant de la nourriture peut s’en rendre compte. Face à cela, les salariés demandent des hausses de salaires, afin de ne pas tous basculer dans le régime sans viande, sans chauffage, sans vacances, sans plaisir. Ont-ils raison? Non, sacrebleu! chantent en chœur les économistes libéraux.

Pour Olivier Blanchard, ancien professeur au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Cambridge, ancien économiste en chef du FMI qui s’est bien gouré lors de la crise grecque en imposant une austérité mortifère à ce pays et l’un des macroéconomistes les plus respectés de la planète, il faut éviter à tout prix la « boucle prix-salaires », c’est-à-dire les augmentations de salaires qui accroissent les coûts pour les entreprises, qui la répercutent sur leurs prix, d’où de nouvelles hausses de salaires, etc.

Comment éviter cette apocalypse? En augmentant le taux d’intérêt fixé par les banques centrales, comme nous l’avions vu il y a quelques semaines (1). Selon Blanchard, Christine Lagarde et ses amis trop bien coiffés n’ont « pas d’autre choix » que d’agir ainsi, même si cette manoeuvre consiste à provoquer volontairement une récession. En effet, la hausse du taux d’intérêt décourage les emprunteurs (c’est son but), ce qui réduit les achats de voitures, de logements et les investissements des entreprises. Il ne peut qu’en résulter une baisse de l’activité.

D’ailleurs, les instituts de conjoncture prédisent tous une récession pour la zone euro en 2023. Ce qui n’a bien sûr pas empêché la reine Christine de Francfort d’annoncer que la BCE allait de nouveau accroître ses taux d’intérêt, parce que le chômage et la misère, qu’est-ce que ça fait de jolies photos ! Comme le dit encore avec un très léger euphémisme Olivier, certes, augmenter le coût du crédit « n ‘est certainement pas le processus idéal, mais c’est le seul outil dont [les banques centrales] disposent (2) ».

Seulement voilà : tout cela est justifié par l’existence de boucles prix-salaires. La plus célèbre, qui a traumatisé tout le monde, étant celle de la fin des années 1970, consécutive aux deux chocs pétroliers, de 1973 et de 1979, et aux importants mouvements sociaux de la fin des années 1960 dans le monde développé. Supposons, juste pour rire, que ces boucles n’existent pas?

Ce serait dingue, non? Eh bien, il se trouve que c’est précisément le cas. Le FMI lui-même vient de publier une grosse étude effectuée par six économistes, portant sur 79 épisodes de fortes hausses de prix intervenus depuis 1960 au sein de 38 pays riches. Pas rien, donc. Résultat : à peu près aucun de ces épisodes, au cours desquels prix et salaires augmentent, ne conduit à une inflation durable. La règle est, au bout de deux ans environ, une stabilisation spontanée des prix tout comme des salaires réels (3).

Les salaires réels, ce sont les salaires diminués de l’inflation. Ce sont aussi le coût réel du travail pour les employeurs. S’ils se stabilisent tout seuls comme des grands, les coûts des entreprises sont maîtrisés. Mais, dans toutes les universités du monde, la boucle prix-salaires est enseignée depuis plus de quarante ans comme étant la règle. Son caractère universel est tellement évident que c’est pour cela que personne n’avait pensé à vérifier son existence réelle. Et c’est donc en raison de cette fausse réalité que, dans les semaines à venir, Christine Lagarde va volontairement aggraver le chômage en Europe.


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 07/12/2022


  1. « Hausse des taux d’intérêt : vous serez sacrifiés » (Charlie Hebdo n° 1572 du 7 septembre 2022).
  2. « Olivier Blanchard, économiste : « Je redoute le scénario d’une guerre commerciale »», par Marie Charrel (Le Monde, 27 novembre 2022).
  3. « Non, la hausse des salaires n’entraîne pas inéluctablement une spirale inflationniste », par Antoine Reverchon (Le Monde, 1er décembre 2022).

2 réflexions sur “Hausse des salaires

  1. Pat 11/12/2022 / 19:09

    Oh bah ça c’est sûr ! Quand plus personne n’aura de boulot, les salaires n’auront plus à augmenter. L’affaire est bien ficelée.

  2. bernarddominik 11/12/2022 / 19:43

    Certes l’inflation à peu duré mais était elle causée par une dévaluation? C’est la première fois que je vois une inflation causée par la pénurie. Certes il y a eu le crise pétrolière de 1977 mais elle n’a touché que les carburants. Mais effectivement monter les taux directeurs de la BCE ne changera rien sur ce qu’on paie au comptant (nourriture essence électricité) mais causera une baisse des ventes des biens qu’on achète à crédit : automobile immobilier gros équipements.

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