Sous-traitance.

Des services High-Tech de façade.

Derrière les promesses des services numériques, notamment Intelligence Artificielle (IA) vendus à prix d’or par des start-up parisiennes, se cachent l’esclavagisme de dizaines de milliers de travailleurs payés quelques euros par jour, malgaches, indonésiens, indiens, etc.

Carrefour, Monoprix, Super U ou encore Franprix se sont lancés fièrement dans l’expérience : pour lutter contre les vols en magasin, une intelligence artificielle scrute les comportements de leurs clients et salariés, via la vidéosurveillance, et lance l’alerte auprès du service de sécurité en cas d’agissement équivoque. En tout cas, telle est la promesse de start-up françaises (elles sont au moins trois) qui leur vendent ces solutions de « repérage des gestes suspects en temps réel », y compris ceux du personnel, car 35 % des larcins seraient commis en interne, précise l’une d’elles.

Mais voilà, derrière la prouesse technologique, des travailleurs en chair et en os s’activent pour tenir la promesse de service numérique. C’est ce qu’ont découvert Maxime Cornet et Clément Le Ludec. Ces deux sociologues de Télécom Paris ont enquêté sur le phénomène à Madagascar.

Dans une maison de la banlieue d’Antananarivo, la capitale, ils ont rencontré des travailleurs qui, entassés du garage au grenier, dans l’informalité la plus totale, regardent des vidéos de surveillance de magasins. « Ces travailleurs ne sont pas certains que les flux vidéo leur arrivent en direct, mais ils s’en doutent car leur consigne est, en cas de comportement suspect, de le signaler en moins de deux minutes », explique Clément Le Ludec.

Difficile de savoir si l’algorithme de détection fonctionne mal et a besoin d’être entraîné, ou même s’il y a une intelligence artificielle (IA) derrière. En tout cas, peu probable que cela soit transparent. « Sans parler des problèmes de confidentialité, ajoute le sociologue en levant les yeux au ciel. Légalement, les personnes ayant accès à ces vidéos doivent être déclarées en préfecture… »

  • « Chat girl » en entraîneur d’algorithmes

Avec leur directeur de thèse Antonio Casilli, les deux chercheurs ont passé du temps sur l’île de l’océan Indien pour mettre en lumière le travail de ces « petites mains » de l’intelligence artificielle. Et pas n’importe quelle IA, celle « made in France ». « C’est une rencontre qui a lancé ce projet de recherche : quelqu’un qui travaillait à Madagascar pour l’une de ces sociétés. Il était à la fois “Chat Girl” – il se faisait passer pour une femme française entretenant des discussions coquines avec des Français qui payaient un site de rencontres – et travaillait en parallèle comme sous-traitant pour une start-up d’IA française », pointe Clément Le Ludec.

En interrogeant les entreprises du secteur dans l’Hexagone, les deux sociologues se sont aperçus qu’elles étaient vraiment nombreuses à pratiquer cette sous-traitance à Madagascar. Car les algorithmes doivent être entraînés pour fonctionner, ce qui nécessite des données correctement annotées. Ainsi, si certaines sociétés utilisent des stagiaires et des contrats étudiants pour le faire, beaucoup industrialisent les process dans des pays lointains.

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Le développement de la sous-traitance de l’IA n’est pas nouveau. Amazon avait lancé, en 2005, la pionnière des plateformes de microtravail, Mechanical Turk, pour entraîner des algorithmes à faire la chasse aux doublons sur le tentaculaire site d’e-commerce. Près de vingt ans après, le phénomène a muté et pris de l’ampleur. Ce ne sont plus des femmes au foyer états-uniennes qui accomplissent ces tâches, mais des Philippins ou des Bangladais.

« L’automatisation ne consiste pas à remplacer l’humain, mais à le placer toujours plus bas dans la chaîne de valeur », expliquait Mohammad Amir Anwar, en octobre, lors du colloque « Intelligence artificielle et globalisation ». « On nous dit que, grâce à la technologie et à l’intelligence artificielle, on va se rassembler dans un village global, mais la division entre le Nord et le Sud est maintenue, entretenue. On retrouve même une véritable structure de sous-traitance issue de l’histoire coloniale », assure ce chercheur en développement économique du secteur numérique à l’université d’Édimbourg.

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Pierric Marissal. Source (extraits)


Une réflexion sur “Sous-traitance.

  1. bernarddominik 10/12/2022 / 22:41

    Les limites d’une technologie. Et l’esbroufe qui va avec.

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