La physique autrement

Physicien et professeur à l’université Paris-Saclay, Julien Bobroff dirige une équipe de recherche originale, « La physique autrement ». Il vient de publier Bienvenue dans la nouvelle révolution quantique, aux éditions Flammarion.


  • Charlie Hebdo :1,8 milliard d’euros pour le « plan quantique». Comment les scientifiques, qui se plaignent, à juste titre, de manquer de financements, accueillent-ils cette manne?

Julien Bobroff : C’est vrai que c’est un bon plan. Il y a 1 milliard d’argent public, et le reste de fonds privés. Pour une fois, on finance vraiment la recherche publique, et pas seulement des start-up, comme c’est souvent le cas.

  • C’est donc la vie en rose dans les labos?

Il y a quand même deux problèmes. D’abord, l’argent met du temps à arriver dans les la­boratoires. En Allemagne, par exemple, il ne faut pas plus de trois mois entre le moment où les fonds sont débloqués et celui où les chercheurs peuvent en disposer. Alors qu’en France it faut compter deux ans, à cause de la bureaucratie. L’autre grief, c’est que la recherche scientifique est financée au gré des modes. On soutient à fond un secteur pendant quatre ans, et ensuite, on passe à autre chose.

Il y a vingt ans, cela a été les nanotechnologies, puis l’intelligence artifi­cielle. Maintenant, ce sont les technologies quantiques. Avec de tels plans, on aide un domaine très précis, mais pas les secteurs connexes, pourtant indispensables. Par exemple, ceux qui étudient les matériaux nécessaires aux technologies quantiques n’auront aucun financement.

  • De quelle façon cette politique de financement handicape-t-elle la recherche?

Elle se base sur une mauvaise échelle de temps. Il y a une injonction de fabriquer un ordinateur quantique en quelques années. Alors que la recherche a besoin de temps long. Alain Aspect a pu travailler tranquillement sur la physique quantique fondamentale, au milieu des années 1980, et cela lui a permis d’obtenir le Nobel. Mais il n’aurait pas pu financer de telles recherches avec des projets en quatre ans comme aujourd’hui.

  • Les grandes puissances se livrent à une course quantique. Au-delà des applications éventuelles, les politiques ne se disent-ils pas qu’il faut absolument entrer dans la course pour ne pas être largués par la Chine?

Il est vrai que les Chinois sont en avance. Ils sont les seuls à avoir envoyé, en 2016, un satellite avec une particule quantique intriquée avec une autre sur Terre. Mais il faut raisonner à l’échelle de l’Europe. Par rapport à la Chine et les États-Unis, nous n’avons pas à rougir, les chercheurs français ont toujours été à la pointe dans ce domaine.


Propos recueillis par Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. 30/11/2022


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