EDF…

… dans une certaine tourmente

Si elles ont lieu, les coupures de courant nous embêteront, mais ce qui se joue en interne, tant au niveau de la France que de l’Europe, est bien plus grave. Pourtant, aucun média national n’en parle.


Pour avoir voulu renationaliser EDF à la hussarde, l’État a provoqué une série de courts-circuits qui risquent de rendre l’opération beaucoup plus coûteuse pour les finances publiques. Voire de la faire carrément capoter. Le front des mécontents va des administrateurs salariés de la boîte aux actionnaires minoritaires, qui trouvent très insuffisant le prix proposé par l’État, en passant par les actionnaires salariés, qui ont attaqué EDF en justice. Sans oublier le député PS Philippe Brun, qui va déposer début décembre une proposition de loi pour s’opposer au projet. Récit de la bataille.

Maltraitance d’État

Tout commence le 6 juillet. La Première ministre, Elisabeth Borne, annonce que l’État va renationaliser EDF, dont 16 % du capital a été privatisé à partir de 2005. Et ce afin de mener les « projets ambitieux et indispensables pour notre avenir énergétique ».

Explication : l’électricien est affligé d’une dette astronomique de 60 milliards et le gouvernement craint qu’il ne reste plus grand monde pour lui prêter les dizaines de milliards nécessaires à la rénovation de ses centrales nucléaires et à la construction des 8 ou 14 nouveaux EPR annoncée par Macron.

Le 19 juillet, Elisabeth Borne précise que l’État va mettre près de 10 milliards dans l’opération — soit 12 euros pour chacune des 800 millions d’actions qu’il veut acquérir en lançant une offre publique d’achat. Des titres vendus… 32 euros en 2005 à 4,9 millions de particuliers. Le 26 octobre, le comité d’experts désigné par EDF pour évaluer l’action rend son verdict.

Surprise : pile-poil 12 euros, comme annoncé deux mois plus tôt par Borne !

C’est là que les choses se gâtent.

Le prix, d’abord. Tant les administrateurs nommés par les salariés que l’Association de défense des actionnaires minoritaires contestent la va­lorisation des experts, fondée, entre autres, sur un cours de Bourse anormalement bas. Une déconfiture due à la fermeture, depuis six mois, de près de la moitié des réacteurs à la suite de problèmes techniques. Mais aussi à une série de décisions de l’État (bouclier tarifaire, obligation pour EDF de fournir 120 térawattheures d’électricité à prix cassé à ses concurrents, fermeture de la centrale de Fessenheim, etc.). EDF a déposé un recours devant le Conseil d’Etat et réclame une indemnité de 8,3 milliards.

En ce qui concerne l’avenir, les experts ont retenu 42 euros comme prix du mégawattheure à fournir à ses concurrents, alors que le Parlement l’a fixé à 49,50 euros et obtiendra sans doute l’aval de la Commission de Bruxelles pour ce montant. Forts des perspectives plus favorables qui s’ouvrent à EDF, les mécontents demandent donc que le prix de l’action soit relevé de 12 à 16 euros. Soit une dépense supplémentaire pour le gouvernement de 3,5 milliards.

L’Autorité des marchés financiers n’a pas été convaincue par leurs arguments et a validé l’opération.

OPA et au galop

La procédure, ensuite. Les administrateurs ont reçu les documents présentant l’OPA (400 pages, dont un rapport en anglais de 100 pages de la banque Morgan Stanley) le 26 octobre à 23 heures, le conseil d’administration devant se réunir le lendemain à 9 heures. Ça laisse une courte nuit pour lire le pavé et réfléchir… Enfin, syndicats comme actionnaires minoritaires dé­noncent les conflits d’intérêts qui, selon eux, rendent nulle l’adoption de l’OPA par le conseil d’administration, le 20 novembre, dans des conditions surprenantes (lire ci-dessous).

Dernier acte du drame, le député PS Philippe Brun va donc déposer début décembre une proposition de loi de nationalisation plus musclée. Elle prévoit que le capital d’EDF, une fois public à 100 %, sera « incessible », c’est-à-dire qu’il sera impossible de démanteler l’entreprise, comme le gouvernement voulait le faire avec son projet « Hercule », retiré il y a un an à la demande des syndicats et de la Commission de Bruxelles.

Pour le démanteler, l’État devra re-privatiser EDF !

Administrateur à géométrie variable

L’adoption du projet gouvernemental de nationalisation d’EDF par le conseil d’administration (CA) du groupe s’est joué en deux actes acrobatiques.

Le 27 octobre 2022, le CA adopte le projet à une voix de majorité : les six administrateurs salariés étaient contre, les cinq administrateurs « indépendants » pour. Il a fallu le vote du président, Jean-Bernard Lévy, pour l’emporter.

Avec un léger bémol : le patron, nommé et révoqué par l’État, n’est pas indépendant par rapport à ce dernier. Un conflit d’intérêts proscrit par les règles de gouvernante des entreprises.

Le 20 novembre 2022, nouveau conseil, avec en invité surprise un nouvel administrateur, Luc Rémont, que l’État est en train de nommer PDG du groupe. Et qui est donc concerné par le même conflit d’intérêts que son prédécesseur.

L’AMF, le gendarme de la Bourse, s’étant affirmée incompétente, les salariés actionnaires ont demandé, le 23 novembre, à la justice l’annulation des conseils d’administration contestés.

L’État serait sûrement ravi de repartir pour un tour !


Hervé Martin. Le Canard enchaîné. 30/11/2022


Une réflexion sur “EDF…

  1. bernarddominik 05/12/2022 / 14:59

    Dans les joyeusetés il y a aussi le décret du 22 septembre qui permet à enedis de déclencher les cumulus 2 heures plus tard et jusqu’à 15h30, sans report des heures creuses perdues et sans compensation sur le prix de l’abonnement, donc au profit exclusif du fournisseur, c’est illégal et anti constitutionnel (inégalité des citoyens suivant leur contrat et entorse au droit des contrats) mais ni Fabius ni le conseil d’état n’ont pipé mot. Pourtant Olivier Véran avait annoncé un report maxi de 1 heure et pas au-delà de 14h. Un ministre qui ment ou qui ne sait pas lire?

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