Cette télé n’importe quoi !

Avec son « Touche pas à mon poste », Hanouna est-il une menace pour la démocratie ?

  • Le point de vue d’Erik Neveu, professeur émérite de science politique Arènes/CNRS

Il faudrait, il est vrai, bien de la bienveillance pour associer la démocratie à pareille émission.

Son casting repose souvent sur la recette du pâté mi-cheval mi-alouette (un chroniqueur de gauche et une garnison d’intervenants bien plus à droite). L’attaque contre Louis Boyard suppose que, comme hier le manant devait se découvrir et dire « not maîtr’» au seigneur, un ex-pigiste de Bolloré ne soit plus un citoyen qui puisse critiquer les agissements du groupe, dont le dirigeant a pourtant plaidé coupable de corruption devant les tribunaux. La dérive de programmes dans une surenchère de prises de bec et de provocations date de trente ans, et du besoin de faire de l’audience pour faire rentrer la publicité. Si les politiques doivent se produire dans ce qui, spécialement s’ils sont de gauche, ressemble à un guet-apens, c’est que les émissions de débat politique ont quasiment disparu, hors campagnes électorales. Elles ne passionnent pas grand monde ? Mais les chaînes ont-elles consacré le dixième des budgets destinés aux séries ou aux jeux à trouver des façons de parler de politique, des enjeux qui partent du vécu des citoyens ordinaires ?

Ce qu’on observe de façon concentrée sur les ondes Bolloré (CNews) relève d’une dynamique de droitisation des médias d’information (BFM, LCI), de fixation obsessionnelle sur toutes les combinaisons entre islam, insécurité et immigration. Or ce paysage médiatique est désormais à 80 % (selon Acrimed) aux mains d’une dizaine de milliardaires qui, là par conviction, plus souvent par souci de ne pas se brouiller avec un pouvoir qui les sert avec zèle, cantonnent l’espace de la parole critique, du débat ouvert.

Faut-il tenir ces dérives pour une fatalité ? Non. Il faut, comme le demandent des élus Nupes, adopter une grande loi contre la concentration des médias ou l’omnipotence de quelques actionnaires. Des universitaires comme Julia Cagé ont fait des propositions précises et pratiques. Il conviendrait aussi d’agir sur et par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). Si beaucoup de ses membres connaissent le monde des médias, c’est en tant que gestionnaires ou juristes. Il y manque des journalistes, des chercheurs, des représentants des publics. Il faudrait que l’Arcom ait, contre ce qui est délinquance par médias interposés et irrespect des engagements de pluralisme, une main qui cesse de trembler. Une récidive peut valoir une amende de 5 % du chiffre d’affaires, une émission peut être suspendue.

Les sites d’information critique, de journalisme d’investigation, les magazines novateurs fleurissent. Ils proposent souvent par le texte, la vidéo, la bande dessinée des enquêtes accessibles et éclairantes. Aidons les financièrement, relayons-les par le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux. L’entreprise n’est en rien dérisoire. Les groupes Facebook des gilets jaunes avaient hier un public supérieur à celui des acheteurs de presse quotidienne.


  • Le point de vue de Nathalie Sonnac, professeure à l’université Paris Panthéon-Assas, présidente du Comité d’éthique des données d’éducation, membre du CSA (2015-2021)

Les formats des émissions de divertissement ont beaucoup évolué depuis vingt ans, celle de Cyril Hanouna, Touche pas à mon poste (TPMP), navigue entre information et divertissement. L’animateur invite des personnalités politiques à commenter l’actualité, un fait divers, le tout sur un ton badin. Au fil des ans, ces émissions se sont substituées aux émissions politiques et de débat, devenues insuffisamment attrayantes auprès du grand public (donc des annonceurs), elles sont la nouvelle agora du PAF.

Diffusée en direct, TPMP fonctionne en écho des médias sociaux, où le buzz, le clash et l’invective sont monnaie courante. Sans garde-fous, ils laissent malheureusement place à la circulation de fausses informations et aux discours haineux, se nourrissant de nos émotions et de nos peurs. Chaque soir, près de deux millions de téléspectateurs attendent le show de l’animateur-vedette, qui marche sur une ligne de crête, à la recherche du plus large public, dans un univers hyper-concurrentiel. Pour les politiques, il est difficile de refuser d’y participer, alors que les téléspectateurs ne se rendent plus dans les urnes et que la défiance envers les institutions explose. Selon un sondage Harris- Challenges (octobre 2021), 29 % des Français pensent que les élections sont faussées. Quant au régulateur, garant de la liberté d’expression, il ne doit en aucun cas censurer l’expression des opinions et, dans le même temps, obliger l’éditeur à respecter sa convention où s’inscrivent des obligations, dont la responsabilité des contenus de ses émissions : « Il conserve en toutes circonstances la maîtrise de son antenne. » (…) « Il doit assurer l’honnêteté de l’information et les programmes qui y concourent. » Jusqu’où ne pas aller trop loin ? De l’émission consacrée au meurtre de la jeune Lola (où l’animateur appelle à un procès expéditif de la suspecte sans que justice soit faite), à la violente altercation avec le député Louis Boyard, la responsabilité de l’animateur doit être sérieusement envisagée.

L’invitation d’une personnalité politique sur un plateau est un exercice journalistique, et les conditions du débat comme les règles doivent être connues de tous.

Cette séquence est dévastatrice sur le plan démocratique, car, en plus de l’insulte et de la vulgarité, nous avons tous assisté à une absence totale d’échange. Il n’y a eu ni respect, ni écoute, ni discussion. Or, le débat politique doit pouvoir avoir lieu à la télévision. Ce média conserve une force évidente à rassembler et à favoriser une forme de vivre ensemble. Le business de la haine ne peut et ne doit être importé à la télévision, au risque de voir vaciller les médias historiques entraînant avec eux notre démocratie. Percutée violemment par cette nouvelle donne, la sphère médiatique traditionnelle doit pouvoir réagir et s’adapter sans utiliser les stigmates des médias sociaux. Il faut lui en donner les moyens.


L. Madani. Source


4 réflexions sur “Cette télé n’importe quoi !

  1. christinenovalarue 03/12/2022 / 07:54

    Du 🍞 et des jeux, disaient les Romains ! Hanouna est vulgaire, s’abstenir de le regarder !

    • Libres jugements 03/12/2022 / 10:13

      Bonjour Christine, et bonjour Bernard
      Deux choses sont bien connues pour abêtir la population. Les compétitions se déroulant dans les stades et leur pronostic d’une part et d’autre part, la télévision et ses fausses annonces par de pseudos journaleux ou animateurs douteux, d’autre part.
      Soucieux de ne pouvoir dégotter l’information la plus neutre, j’essaie de croiser le plus possible les informations-événements du moment. De montrer combien les infos dans les médias peuvent être dévoyés ou si parcellaires que le sens du sujet traité en est détourné.
      Oui, je sais, je suis un vieil utopiste, persuadé qu’il faut toujours rétablir la vérité… plutôt une vérité.
      Avec mon amitié
      Michel

  2. bernarddominik 03/12/2022 / 09:41

    Pour moi ce qui est aussi aussi inquiétant c’est que les journalistes ne vérifient plus rien et répètent à l’envie des informations fausses.

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