Poésie

« Le Chevalier à la peau de panthère » – Extrait…

Il lui raconta en détail ce qu’il vit ou avait ouï :
« Pareil à la panthère, il vit au fond des grottes enfoui,
Une femme le réconforte et le ranime, évanoui. »
Le sort nous abandonne aux pleurs et plus rien ne nous réjouit.
La reine est comblée du récit, la cause du preux elle plaide,
Près de la lune épanouie, une beauté courante est laide.
Elle dit : « Quel conseil donner qui apportât au preux de l’aide ?
Pour guérir sa plaie, y a-t-il entre nos mains quelque remède ? »
Le preux répondit : « Se fierait-on à un homme inconstant, volage ?
Pour moi il consent à brûler, imbrûlable, en la fleur de l’âge,
mais j’ai promis de retourner, il attend que je le soulage.
J’ai juré mon soleil en qui j’admire du soleil l’image.
« Un ami endure les maux, à l’appel de l’ami répond,
Il donne le cœur pour le cœur, l’amour sert de route et de pont.
De même un amant fera sien d’un amant le malheur profond,
Sans lui je n’ai droit à ma joie, je me vois flatteur ou fripon.
(…)
« Le sort se moque des mortels comme le beau temps et la pluie :
Tantôt le ciel tonne en colère et tantôt le soleil reluit.
Hier, le malheur m’affligeait, aujourd’hui l’heure est devant l’huis.
Si le monde est empli de joie, au centuple rendons-la-lui ! (…) »


Chota Roustavéli, Le Chevalier à la peau de panthère, traduction de Gaston Bouatchidzé
éditions Radouga, Moscou, 1989.


Chota Roustavéli est un poète de la cour de la reine Tamar Ire, ou « Tamar le roi », le plus célèbre des monarques géorgiens, ayant régné sur ce pays de 1184 à 1213. Roustavéli est l’auteur d’un poème épique de six mille vers, Le Chevalier à la peau de panthère, devenu un monument de la littérature géorgienne. 

Ce poème d’amour et d’amitié chevaleresque est traversé de résonances persanes, puisant aux sources du Madjnoun et Leila de Nizami, contemporain de l’auteur, poète persan de Gandja, à l’est de la Transcaucasie, alors soumise à la reine Tamar.

Le Chevalier à la peau de panthère est un hymne à l’amour et à l’amitié chevaleresque, qui s’y confondent et se complètent pour former la matière même de l’épopée. Les héros, Avtandil et Tariel, se reconnaissent et s’estiment à la profondeur et à la vivacité de la passion qui les anime. Ils se portent secours dans leur quête amoureuse, unis du même tourment. C’est enfin ce lien d’amitié qui leur permet d’accéder à l’amour, au terme du récit.

Si ce n’était cette passion, nulle souffrance ou vicissitude endurée ne pousserait les personnages aux prouesses qui cimentent leur amitié. Ce constat vaut pour l’ensemble des personnages qui, s’ils occupent chacun des fonctions différentes dans le récit, demeurent tout autant liés par ce lien prodigieux, par leur disposition à l’amour, mais également, ultimement, par leur sagesse. Celui qui connaît l’amour est sage, nous dit l’auteur, car l’amour est au fondement du monde.

La célébrité du Chevalier à la peau de panthère semble aujourd’hui avoir fait oublier le sort que lui réservait l’autorité ecclésiastique, aussi tardivement qu’au XVIIIe siècle, lorsque le catholicos Antoine Ier ordonne un autodafé du manuscrit du poème, qu’il juge hérétique. En cause : une certaine vision de l’amour.

Il serait justifié de supposer que le poète et son œuvre auraient dû de ce fait être longtemps frappés d’oubli. Or les copies manuscrites du Chevalier à la peau de panthère se retrouvent jusque dans les objets composant la dot des mariées au XIXe siècle ! Son influence irrigue durablement la littérature et connaît une diffusion spectaculaire, dans toutes les couches de la société, par écrit ou par transmission orale, sous forme de récit conté.


Revue « Cause Commune » N° 30 – Extraits


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