Violences conjugales 

Évidemment, nous souhaiterions ne jamais avoir à évoquer ce sujet. Hélas la réalité… Juste dire que la violence conjugale n’existe pas « que » dans « un seul sens ». MC

Chaque année en France, environ 220 000 femmes subissent des violences conjugales. En 2021, 113 d’entre elles ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. On s’insurge contre la guerre en Ukraine, mais on se fout pas mal de cette guerre silencieuse, chez nous.

Alors même que, dans un procès comme celui qui oppose Johnny Depp à Amber Heard, le bouc émissaire du monde demeure la femme. Charlie en a eu assez, et a rendu visite à l’association Halte aide aux femmes battues, dans l’est de Paris.

Colette Barnay est un orage d’efficacité en jupon, une tempête d’énergie, un cyclone de coups de fil et de courriels, un ouragan de décisions, de plaidoyers, de lobbying. Un blizzard de débrouillardise. […] Colette Barnay préside l’association Halte Aide aux Femmes Battues (HAFB).

HAFB gère deux structures : le foyer Louise-Labé, un centre d’accueil et d’hébergement sécurisé pour les victimes de violences domestiques, et un espace solidarité insertion (ESI), qui assure un accueil de jour.

L’an dernier, sur l’ensemble de ses dispositifs, HAFB a recueilli plus de 1 300 femmes et leurs enfants. Certaines ont été mises à l’abri dans les appartements en cohabitation du foyer, ou dans des chambres d’hôtels sociaux financées par le 115. D’autres ont reçu une assistance sociale ou juridique sans hébergement.

[…] Les femmes viennent sur le conseil d’assistantes sociales, de la police ou des hôpitaux, et du 3919, la plateforme d’écoute pour les femmes victimes de violences. Les cas d’urgence sont pris en charge sur-le-champ ; quand une femme requiert une assistante immédiate, on lui trouve une place en foyer ou à l’hôtel, voire, quand il n’y a rien de disponible, on lui suggère d’aller aux urgences hospitalières, d’où l’on est certain qu’elle ne sera pas renvoyée. C’est un moment où la débrouille joue un rôle important, où la rapidité est essentielle. Le soir ou le week-end, obtenir de l’aide peut s’avérer plus délicat.

[…]

Quand on pense « aide aux victimes de violences domestiques », on pense « hébergement sécurisé ». C’est vital, évidemment, mais ce n’est que le début d’un périple terriblement long et difficile. Le centre offre un vaste et compétent réseau d’avocats qui assistent ces femmes face à la montagne de problèmes légaux qu’engendre le fait de fuir un parent violent.

Les questions de droits sociaux, d’accès aux soins ou à l’éducation se posent souvent avant même la recherche d’une solution d’hébergement à long terme. Lorsqu’une femme n’a pas de papiers, il faut avant tout régulariser sa situation (le centre accepte ces femmes sans difficulté, mais leur créer une identité administrative relève parfois du quasi-impossible). […]

Malgré son allure de star montante du tennis dans la catégorie junior, Avril est travailleuse sociale à l’ESI depuis un an. Elle me parle d’Ariane, arrivée à l’accueil de jour presque en même temps qu’elle. Son histoire est déchirante. Littéralement retenue prisonnière dans un appartement de province par son compagnon, Ariane s’est enfuie sans rien d’autre que son enfant et quelques couches-culottes. Elle s’est débrouillée pour rejoindre une gare et a demandé de l’aide à un homme qui lui a gentiment payé un billet pour le premier train qui partait. Coup de bol, le train allait à Paris, où on lui a parlé de HAFB. Une histoire de chance et de charité quasi romantique.

[…]

Avril parle des femmes qu’elle a rencontrées au centre avec passion et engagement. Mais, quand je l’interroge sur son salaire, elle se contente de rigoler : « Ah, vous êtes au courant ! On n’est pas très bien payées, c’est vrai. Chaque mois, je me demande jusqu’à quand ça va tenir. »

Toutes les histoires des femmes aidées ici sont un mélange d’horreur et d’espoir. Violence banalisée, enfants traumatisés, humiliation et exploitation abjectes. La séquestration physique est d’une fréquence stupéfiante. Des histoires bouleversantes d’agressions, d’esclavage, d’authentique incarcération. Ce qu’Avril appelle un état d’isolement maximal. Et ces femmes isolées et sans ressources sont prises en charge par un groupe de professionnelles héroïques, sous-payées et surchargées de travail.

Sous la présidence de l’infatigable Colette, au four et au moulin. Ayant exercé dans le privé, elle a un jour expliqué à des travailleurs sociaux qu’elle ne comprenait pas qu’on demande à récupérer des heures pour un événement ou un effort exceptionnel. Et puis elle a su que beaucoup avaient un second boulot pour joindre les deux bouts. Après ça, elle s’est adoucie. Souplesse rare. Comme Véronique, la directrice. La venue de Charlie, elle n’était pas trop pour (à sa place, j’aurais été contre, moi aussi). À notre deuxième visite, Véronique avait changé d’avis. Ça m’a scié. Plus personne ne change d’avis, aujourd’hui. Alors, je ne sais pas exactement ce qu’il faut pour travailler dans un endroit comme HAFB, mais je pense à cette qualité ancienne et oubliée, la souplesse morale ou émotionnelle, une grâce inattendue.

Parfois, quand on écrit, à mi-parcours on sait qu’on va échouer. Ce coup-ci, je l’ai su dès le début. Il n’existe pas, le stylo qui permettrait d’évoquer la profonde et nécessaire magie qui s’exerce dans les endroits comme HAFB. Enfant, je suis passé par un certain nombre de ces refuges avec ma mère et mes frères et soeurs, après diverses ruptures avec une série d’hommes violents épouvantables. Mais j’ai vite compris que cette expérience ne me donnait aucune légitimité particulière sur le sujet. Rien ne m’était familier. Je n’ai longuement parlé avec aucune de ces femmes de passage ou résidentes. Elles l’auraient peut-être accepté, mais je n’ai pas osé. Je ne pouvais m’empêcher de penser que la dernière chose dont elles avaient besoin, c’était qu’un étranger bizarre armé d’un petit carnet leur demande à quel point leur vie est merdique.

J’ai eu de brèves conversations avec quelques-unes, elles étaient amicales et intéressantes. Mais les enfants, c’était différent. En eux, j’ai reconnu quelque chose. Leur façon de me regarder. Moi aussi, j’avais regardé des hommes adultes comme ça, quand j’étais enfant. Mais je ne m’étais encore jamais trouvé de l’autre côté de ce regard. Le genre de regard qu’on ne devrait jamais voir sur le visage d’un enfant. Un regard de chat étrange : alerte absolue, méfiance maximale.


Robert McLiam Wilson [Traduit de l’anglais par Myriam Anderson]. Charlie hebdo Web. 06/2022. Source (Extraits) 


HAFB fonctionne avec un budget public d’environ 1 million d’euros. Qui paie les travailleurs sociaux, les psychologues, les employés de bureau, tout le reste du personnel, les bureaux et la location des appartements en cohabitation de « nos dames ». Je connais les budgets d’une compagnie de théâtre, d’une troupe de danseurs ou d’un élevage de clowns (et leurs plaintes perpétuelles dans les médias). La modestie des moyens de HAFB est à pleurer de rire.

Les donations représentent un ridicule pourcentage du budget et des besoins. Quand l’association reçoit 100 euros, ça ne passe pas inaperçu. Une grande partie de l’aide complémentaire apportée concerne des petites attentions non financées : un kit d’accueil pour celles qui arrivent sans brosse à dents, d’autres produits d’hygiène, des meubles pour des femmes qui finissent enfin par signer un bail. Ces petites expressions d’humanité ont un coût. Des sommes modestes à l’importance capitale. Imaginez-vous sans abri, en danger, et que la personne qui vous offre un sanctuaire provisoire vous tende du dentifrice, du savon, des choses que vous n’espériez pas. Vous vous sentez compris, vu. Vous vous sentez humain. Des particuliers ont souvent proposé des meubles à l’association pour aider des femmes et des enfants dans des logements vides. Une aubaine. Mais Colette Barnay m’explique que HAFB ne peut pas les accepter, faute de véhicule pour les livrer et d’espace pour les stocker. Alors elle sillonne Paris dans sa New Beetle deux portes toute mimi, remplie à ras bord d’articles donnés. À chaque Noël, elle collecte des jouets pour les gamins, telle une Mère Noël en goguette.

HAFB veut mettre en place des activités mieux organisées et plus régulières pour les enfants, dont une garderie quand les mères cherchent un emploi (mais n’ont pas un sou pour démarrer). L’association veut aussi offrir une meilleure assistance pour préparer CV et entretiens d’embauche. Elle se débrouille pour trouver gratuitement tout ce qui peut l’être. Et a même monté un réseau d’avocats qui fournissent une assistance juridique gratuite ou au tarif minimum. L’importante offre de conseil juridique extérieur ne coûte presque rien. Ces gens ne sont pas des flambeurs. Ils savent tirer le maximum du moindre centime mieux que quiconque à Paris.

Les dépenses de cet endroit de consolation qui reçoit près de 1 000 femmes vulnérables par an sont ridiculement basses rapportées au travail accompli. Kylian Mbappé pourrait financer l’intégralité de ce budget en trois semaines. Un camion d’occasion et un espace de stockage changeraient la donne. Si 10, 50 ou 100 euros ne représentent pas grand-chose pour vous, faites un don. Faites faire de l’exercice à votre argent, donnez-lui du muscle. Offrez un jouet à un enfant qui n’en reviendra pas, ou une brosse à dents à une femme perdue. Vous pouvez donner ici : hafb.fr

R. McLiam Wilson


2 réflexions sur “Violences conjugales 

  1. bernarddominik 01/12/2022 / 09:32

    Il est très important de soutenir ces associations. Mais elles ne sont pas toujours regardantes sur la vérité des faits surtout quand il y a un divorce car elles partent du principe que l’homme est un salaud et que la femme dit la vérité, or de nombreuses femmes montent une affaire de violence par des manipulations se rendent insolvables et jouent sur la vague #metoo . La vérité n’est pas toujours celle qui est racontée.

    • Libres jugements 01/12/2022 / 10:14

      Difficile, délicat de porter un jugement d’ensemble comme tu le fais, Bernard.
      Ce qui est vrai, c’est que tout divorce, toute séparation est un échec plus ou moins ressenti, laissant des traces, amenant parfois une haine faisant place à des vengeances hors de proportion. Le rôle de certains avocats ou de certaines assistantes sociales est aussi à dénoncer.
      Les associations, leur encadrement, doivent occasionnellement se prémunir des agissements suspects de certaines plaignantes-plaignants, mais en ont-ils les moyens.
      Amitiés
      Michel

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