Racket

C’est l’histoire d’un racket de taille XXL que le tribunal correctionnel de Versailles va juger à partir du 28 novembre 2022.

Mais c’est pas possible ! Mais si m’sieur-dame ! Un monde abject !

Celui d’une cité de banlieue où un joyeux climat a longtemps condamné au silence témoins et victimes, où des élus sont soupçonnés d’avoir mis les mains dans le cambouis, dans l’indifférence des pouvoirs publics…

Résumée dans l’ordonnance de renvoi en correctionnelle, l’histoire commence en mars 2013 par une lettre anonyme.

L’expéditeur affirme au procureur de Versailles que le gigantesque marché qui se tient trois fois par semaine, avec 400 commerçants, dans le quartier sensible du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie est mis en coupe réglée par les placiers municipaux. L’affaire est vite classée par le parquet. Elle est rouverte subitement en mai 2014 à la suite d’un premier article du « Canard » qui raconte comment les racketteurs récoltent leur dîme en liquide. Mais le dossier végète et ne ressortira qu’au printemps 2018.

De nouvelles lettres anonymes racontent alors que les placiers ont profité des années de nonchalance des enquêteurs pour se gaver. L’équipe municipale leur a même fait la courte échelle. Le maire (LR), Michel Vialay, a décidé, en 2017, de confier les clés du marché du Val-Fourré à Mandon, une société spécialisée dans la gestion de marchés communaux. Mais avec d’étranges conditions…

D’emblée, le nouveau concessionnaire se voit imposer l’embauche de trois loustics au passé judiciaire chargé : les deux placiers et leur chef immédiat, Faiz S., auréolé du titre de « médiateur pour la ville » et de « chargé de mission » municipal.

Bonne poire, le responsable de Mandon, Yves Z., accepte de reprendre les deux premiers hommes, mais pas le troisième, au motif mesquin qu’il passe le plus clair de son temps à Dubai…

Autre surprise de taille : quelques jours avant le début du contrat, prévu le 1e février 2018, la société Mandon est « convoquée » par l’ancien maire (LR), Pierre Bédier (alias « Tonton Pierre »), qui continue, de fait, de diriger la ville depuis son fauteuil de président du conseil départemental des Yvelines. D’après Yves Z., Bédier lui annonce que le début de la concession est reporté au 1e mai.

Trois mois plus tard, le cadre de Mandon découvre avec stupéfaction que le marché a déménagé entre-temps et que, dit-il, « la plupart des commerçants ont payé 5 000 euros un nouvel emplacement, au black ». Le bakchich pouvait même atteindre parfois les 12 000 euros, comme l’a souligné l’AFP (15/12/21).

Ce chef trop curieux est apprécié à sa juste valeur par ses nouveaux salariés du Val-Fourré. En témoigne une écoute téléphonique d’avril 2019 où il confie : « Mantes-la-Jolie, je suis interdit d’aller là-bas, j’ai des menaces de mort. » Pas question de toucher au grisbi des placiers !

La fête se termine pourtant brutalement au printemps 2019. Le 5 avril, une vaste opération antifraude est menée sur le marché par la douane et la police.

A cette occasion, quelques belles liasses de provenance inconnue sont retrouvées dans les poches des placiers. Riposte des racketteurs présumés : ils intiment l’ordre à tous les commerçants de se mettre en grève, leur fournissant même pancartes, banderoles et tee-shirts siglés de slogans…

Le 24 avril, Faiz S. est interpellé, mais ce bon ami de Bédier a le temps de détruire son téléphone. Par la suite, il ne cesse de clamer son innocence pendant que des commerçants défilent « spontanément » devant les policiers pour attester de son excellente « moralité ».

D’autres brisent l’omerta. L’un d’eux raconte aux policiers « la pratique des pourboires imposés, la vente forcée de marchandises à bas prix », voire « un bon emplacement en échange d’un partage des bénéfices ». Comme l’attestent plusieurs pièces du dossier, la communauté pakistanaise semble particulièrement taxée.

Dans les semaines qui suivent l’incarcération des placiers, quatre camions appartenant à des témoins à charge sont incendiés. Des écoutes réalisées au parloir de la prison de Bois-d’Arcy convainquent les enquêteurs que Faiz S. a donné l’ordre aux incendiaires de passer à l’action. Arrêté, l’un d’eux avoue d’ailleurs qu’il ne pouvait rien refuser à son commanditaire, qui lui avait déjà « cassé le genou avec une batte de base-ball » quelques années auparavant.

Quand c’est si gentiment demandé…


Hervé Liffran. Canard Enchaîné. 23/11/2022


Une réflexion sur “Racket

  1. bernarddominik 01/12/2022 / 09:25

    Une enquête sur tous les marchés devrait être faite.

Laisser un commentaire