Visage

Le visage se payerait-il notre tête ?

[…] Alors que j’étais encore étudiant, l’ouvrage Miroirs (1973) [auteur David Le Breton], nourri des portraits photographiques d’Édouard Boubat […], m’avait frappé : je m’étonnais que la majorité des écrivains photographiés commentent leur visage sous un jour péjoratif.

Beaucoup disaient mal se reconnaître dans ces traits qui avaient pris de l’âge, et regrettaient que le photographe ne soit pas venu les voir vingt ans plus tôt ! J’étais jeune mais imaginais déjà ce changement qui amène à ne plus s’identifier à soi.

Nombre d’écrivains entament d’ailleurs un travail autobiographique à ce moment-là de leur existence, comme si plonger dans ses souvenirs était une manière de ressusciter son histoire, de raviver son visage. Quand la vie commence lentement à se défaire, on éprouve la nécessité intérieure de la raconter. Me voilà moi-même désormais sur ce chemin, arrivé au point où je ne me reconnais plus…

  • Quel est ce « visage de référence » que chacun porte en soi ?

David Le Breton – Sociologue : Celui justement que nous avons un jour le sentiment de perdre, celui qui nous accompagnait depuis la jeunesse et que nous reconnaissions d’emblée dans le miroir ou le regard des autres. Ce visage familier ne nous avait jamais vraiment semblé changer au fil des années du fait de notre complicité quotidienne avec lui, jusqu’au jour où nos traits vieillis nous rappellent brutalement l’inéluctabilité du temps qui passe. Disons qu’un autre visage apparaît, révélateur de la manière dont chacun assume sa vieillesse. Mal, pour la plupart d’entre nous… […]

  • En quoi le visage incarne-t-il l’identité ?

D.L.B. […] Au premier regard, sous une forme vivante et énigmatique, le visage traduit l’absolu d’une différence individuelle. Il est nu, et offre les traits qui identifient la personne. À travers lui, nous sommes reconnus, nommés, jugés, assignés à un sexe, un âge, une couleur de peau. Nul espace du corps n’est plus approprié pour affirmer notre singularité et la signaler socialement. Le visage relie chacun à une communauté sociale et culturelle par l’expressivité symbolique des mimiques et mouvements qui régulent l’échange. Il démarque l’individu, traduit son unicité. Plus une société accorde d’importance à l’individualité, plus grandit la valeur du visage.

D.L.B. Nous avons une relation ambivalente à notre visage, d’abord parce que, si nous pouvons toujours le toucher, nous sommes les seuls à ne jamais le voir — sinon à travers un miroir ou une image. […]

  • Ce qui le rend [le visage] sacré ?

D.L.B. Dans la géographie du corps, il incarne la valeur la plus élevée. Toute blessure à son propos est vécue dramatiquement, à la différence d’autres atteintes corporelles. On parle de « défiguration » pour une altération sérieuse du visage, dont il n’existe aucun équivalent pour les mains, les jambes, la poitrine…

Cette valeur individuelle et sociale qui distingue le visage du reste du corps se traduit par l’attention si particulière que lui accordent les amants. Il y a dans le visage de la personne aimée un appel, un mystère, et le mouvement d’un désir toujours renouvelé. Il en va de même de nos proches, le visage se donnant comme le signe rayonnant, souriant, de leur présence. Là où l’amour l’élève symboliquement, la haine s’attache à le rabaisser.

Parce qu’il est le lieu par excellence du sacré dans le rapport entre soi et les autres, le visage est aussi l’objet de tentatives pour le profaner, le souiller, le détruire quand il s’agit d’éliminer l’individu, de lui refuser sa singularité. […]

  • Le développement de la reconnaissance faciale vous inquiète-t-il ?

D.L.B. […] Partout où une caméra de surveillance est à l’œuvre, chacun porte son visage à son insu comme un aveu de sa présence en ces lieux. Dans certains pays, ces logiciels connaissent des usages sécuritaires redoutables, en favorisant la traque méticuleuse des opposants politiques et leur identification. La surveillance en réseaux accède à une puissance considérable, si bien qu’il devient impossible d’échapper à ce panoptisme planétaire.

[…]


Juliette Cerf. Télérama. Source (Extraits)


À lire « Des visages. Une anthropologie ». David Le Breton.éd. Métailié, 432 p., 14 €.


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