« Aux chiens, une mort de chien. »

On dira ce qu’on voudra, Evgueni Prigojine a un talent certain pour les épitaphes.

Dans une vidéo récente, un déserteur russe se faisait exécuter à coups de masse sur la tête par des camarades de la milice paramilitaire Wagner. Rapide, spectaculaire, quelques éclaboussures, certes, mais tout de même du travail de pro. C’est donc Prigojine lui-même, le boss de cette puissante armée privée, qui a commenté la vidéo, ironisant sur l’efficacité de sa réalisation et assurant : « Aucun animal n’a souffert durant le tournage ».

Longtemps dans l’ombre, Evgueni Prigojine s’affiche désormais comme dirigeant de Wagner, qu’il vient d’installer dans un somptueux immeuble de verre à Saint-Pétersbourg, troll en chef de la campagne présidentielle américaine de 2016, via l’une de ses entreprises, l’Internet Research Agency (IRA) — « Nous nous sommes ingérés, nous nous ingérons et nous allons continuer de le faire » et virulent détracteur de l’armée russe et de ses officiers, délicatement traités de « déchets ».

Il va en personne dans les prisons recruter pour Wagner des condamnés à qui il promet, six mois plus tard, d’être graciés s’ils ne finissent pas en tartares humains.

Avait-il déjà ce visage sans affect — tête rasée et dents du bonheur, étrange expression qui fait peur quand il rit lorsque les juges l’ont envoyé dix ans en prison pour vol, escroquerie et prostitution de mineurs, au début des années 80 ? Quand il en sort, divine surprise, l’URSS est tombée, et la Russie c’est le Far-West. Il se lance dans la restauration, devient le roi du burger. Il ouvre un restaurant de luxe et y croise, en 2001, un certain Vladimir Poutine, étoile montante de Saint-Pétersbourg.

Le voyou sorti de prison le renifle, pressent en lui le futur big boss. Entre petites frappes, on se reconnaît. Prigojine s’incline, se plie en huit, fait feu de tout bois. Il amuse Poutine, qui prend ses habitudes dans ce restaurant et lui amène Chirac et « W. Bush ». Poutine fait sa fortune : contrats de restauration avec l’armée, les écoles, et licences de jeux, car le nouveau maire de la ville préside aussi le Conseil de surveillance des casinos et des entreprises de jeux de hasard.

En échange, Prigojine, qui a gagné depuis le surnom de « Cuisinier de Poutine », fait le sale boulot pour le patron. Intimidation d’opposants, exactions en tout genre et interventions extérieures pour le compte de Moscou (Syrie, Libye, Mozambique, Mali, Ukraine) via le terrible groupe Wagner, fondé en 2014.

Parfait pour Poutine : Prigojine est à ses ordres, mais, si ça tourne mal, le Kremlin affirme n’y être pour rien. Un grand classique de la diplomatie parallèle.

Est-il devenu le numéro deux du régime, le successeur potentiel ?

« Prigojine a, en ce moment, des pouvoirs extraordinaires ; il va dans les prisons et y fait son marché. C’est extravagant, mais c’est de Poutine qu’il tient son pouvoir, et de lui seul. Prigojine est un marginal qui n’aura de position élevée qu’avec le parrain, et pas contre le parrain », assure Galia Ackerman, spécialiste de la Russie et coauteure du « Livre noir de Vladimir Poutine ».

Détesté de l’armée et du FSB, Prigojine a des ennemis puissants.

« Il n’y a pas de numéro deux dans ce type de régime mafieux, il y a un numéro unique. Il y a Poutine, et des types autour de lui qui sont tous achetés et lui fournissent des informations tronquées », renchérit Jean-Louis Bourlanges, le président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée.

Enfin, Prigojine est très fort en com’, beaucoup moins sur le terrain.

« Il faut arrêter de fantasmer sur Wagner, qui n’est en rien comparable à la très puissante société militaire privée Blackwater USA. En Ukraine, c’est un échec ; en Syrie, les types se sont surtout illustrés par leurs exactions ; au Mozambique, ils ont pris la porte ; en Libye, l’offensive du maréchal Haftar, qu’ils soutenaient, a mal tourné ; et, au Mali, la population peut très bien les prendre en grippe. Wagner, c’est quelques milliers d’hommes, et des problèmes de recrutement qui vont grandissant », assure un spécialiste de la sécurité.

Gênant pour un homme qui rêve de prendre la lumière. « A la fin de la guerre, Hitler, qui n’avait plus confiance en son armée, s’appuyait sur la Waffen-SS. Prigojine ne sera jamais que le Waffen-SS en chef de Poutine », assure Ackerman.

Un troll engagé par l’une des entreprises de Prigojine a livré son témoignage il y a quelques années. « Un matin, on m’a montré une photo prise lors d’un concours international. Elle représentait deux homosexuels. Sur mon ordinateur, j’ai lu la consigne : « Couvrez cette photo de merde. » » Le jeune homme s’est mis au travail. Le lendemain, il a soudain enfilé sa veste et n’est jamais revenu.


Anne-Sophie Mercier. Dessin de Kiro. Le Canard enchaîné. 23/11/2022


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