Fonds plombés !

Dans les lacs suisses meurent et demeurent au moins 10 000 tonnes de munitions militaires.

Elles ont été déversées entre 1915 et 1980. Les lacs de Thoune, de Brienz, de Zurich, de Walenstadt, d’Uri et des Quatre-Cantons sont des cimetières pyrotechniques, le Rotsee et le Léman aussi.

Des petits lots auraient aussi été jetés dans des petits lacs alpins. Au fond du lac de Neuchâtel, dans la zone de tir du Forel, il n’y a pas un mètre carré sans projectiles de l’armée suisse.

Les poissons des lacs ont une parfaite connaissance des grenades à main Siegwart DHG 16 et de toute l’artillerie mise au point, expérimentée, produite et commercialisée par l’industrie bellico-chimique suisse.

La Suisse n’a de maritime que les sièges et les banques des gros armateurs, et elle a été dans l’incapacité d’aller jeter en mer ses munitions périmées, loupées, accidentées et compromettantes. Les corégones du lac de Thoune en subissent les effets dans leur intimité. À force de manger du zooplancton toxique, leurs organes sexuels sont modifiés.

Au début des années 1970, Hispano-Suiza, aujourd’hui filiale de Safran Transmission Systems, a largué dans le Léman, en face de Genève, des centaines d’obus à canon, de têtes de missile de défense antiaérienne, de projectiles durcis pour percer le blindage des tanks mis au rebut.

Les Suisses ont longtemps considéré cette tradition comme inoffensive.

Armasuisse, l’Office fédéral de l’armement, a tout fait jusqu’en 2015 pour étouffer l’affaire, mélangeant arguments de bon sens – la corrosion est lente, l’eau n’est pas salée (et de mauvaise foi) la vase procède à l’enfouissement des munitions. Arma-suisse veille aussi à l’opacité en refusant de dévoiler toute information permettant à des collectionneurs ou à des terroristes de récupérer les munitions non explosées et toujours explosives.

En 2005, le sujet avait failli être porté sur la place publique, grâce à l’initiative d’une élue de Berne visant à « repêcher et à éliminer les munitions et les résidus d’explosifs au fond des lacs suisses dans la mesure où ils représentent un danger potentiel pour les êtres humains et les animaux ».

La motion, après avoir franchi plusieurs obstacles et obtenu l’aval du canton, a échoué de peu à emporter l’approbation du Conseil fédéral qui, au bout de la procédure, a consolidé le statu quo et remis à plus tard et aux générations futures d’élus la responsabilité de prendre une déci­sion : « Il est urgent d’attendre la suite des études, la surveillance est constante et ne montre aucun danger immédiat, le repêchage est long, techniquement difficile et coûteux. »

Les découvertes de grenades sur les plages appréciées par les résidents, les expatriés et les enfants, ainsi que les photos de caisses de munitions par 20 m de fond qui n’étaient pas recou­vertes par les sédiments, ont fait vivre le sujet.

La mise au jour par Olivier Saint-Hilaire, d’articles dans le Journal de Genève (été 1928) et dans L’Est républicain (novembre 1928) confirmés par le verbatim des délibérations de l’Assemblée fédérale (session d’été 1928) sur l’immersion dans le lac Léman par 70 m de fond de 83 bombes au phosgène fabriquées en France a rajouté une couche à l’anxiété des populations les mieux informées.

En 2020, le Rapport de surveillance des substances explosives et des métaux lourds en lien avec les munitions immergées dans les lacs de Thoune, de Brienz et des Quatre-Cantons persiste à prétendre qu’il n’y a pas de souci à se faire, tout en recommandant le contrôle de l’eau tous les cinq ans et des sédiments tous les dix ans.

En 2020 encore, le Grand Conseil de la République et canton de Genève a tapé du poing sur la table. « Considérant la présence de 150 à 1 000 tonnes de munitions immergées dans la partie genevoise du lac Léman et le captage de 80% de l’eau potable dans cette partie du lac », il réclame l’assainissement complet et, dans un premier temps, la réalisation d’une cartographie de toutes les munitions immergées.

Ceres, une entreprise spécialisée dans la détection sous-marine de munitions, basée à Montfarville, dans le département de la Manche, vient d’être sollicitée pour une nouvelle phase de localisation et d’identification des munitions immergées dans le lac Léman. Cette reconnaissance va s’étendre sur plusieurs mois et devrait être tôt ou tard suivie de la neutralisation par les démineurs suisses de ces bombes à retardement.

Jacky Bonnemains. Charlie hebdo. 23/11/2022

  1. Olivier Saint-Hilaire, doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), fait partie, avec Daniel Hubé, du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), et avec l’ONG Robin des Bois, des rares représentants de la société civile qui explorent le monde caché et inquiétant des vestiges de la Première et de la Seconde Guerre mondiale.

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