Primum non nocere

On est obligé de se répéter : pilonné depuis plus de vingt ans, l’hôpital public s’effondre, spécialité après spécialité.

Cette année, c’est au tour des pédiatres de dire qu’ils n’ont plus les moyens de faire leur travail.

Le 2 novembre, des représentants du Collectif de pédiatrie, qui avaient dénoncé dans une lettre ouverte « une inaction politique irresponsable », étaient reçus le matin par le cabinet d’Emmanuel Macron, et l’après-midi par François Braun, le ministre de la Santé. La même semaine, un enfant qui venait de naître dans une maternité parisienne et dont l’état de santé nécessitait des soins était évacué par hélicoptère à l’hôpital de Caen. Manque de personnel.

Les équipes encore d’attaque sont absorbées par l’épidémie de bronchiolite, prévisible chaque année mais non anticipée par l’agence régionale de santé.

La réponse du ministre au Collectif de pédiatrie a été un énième saupoudrage : une enveloppe budgétaire précaire et l’activation du plan Orsan (Organisation de la réponse du système de santé en situations sanitaires exceptionnelles). Et puis le ministre a déclaré vouloir se « rendre régulièrement sur le terrain ».

Dans un communiqué de presse publié le 9 novembre, te Collectif de pédiatrie écrit que le seul mérite de l’activation du plan Orsan est de reconnaître implicitement la crise sanitaire actuelle en pédiatrie. « Cette mesure semble cependant déjà contre-productive :

la priorité donnée à l’urgence du moment (épidémie annuelle prévisible de bronchiolite) va obliger à de nouvelles annulations massives de soins, en chirurgie comme en médecine, notamment pour des enfants porteurs de maladie chronique.»

Le communiqué insiste sur la maltraitante que ce nouveau plan d’urgence fait porter sur les soignants, donc sur la qualité des soins – congés annulés, pathologies à prendre en charge pour lesquelles les infirmières n’ont pas été formées -, et réclame la reconnaissance de la responsabilité de l’État dans la survenue de la crise actuelle (« La santé est un devoir régalien et non pas un pouvoir gouvernemental »).

Le collectif demande la mise en place de mesures structurelles et pérennes. Ce communiqué est également signé par des associations de familles de patients.

Caen est à 200 km de Paris à vol d’oiseau. Je ne connais pas le coût de l’heure de vol en hélicoptère, mais que le ministre préfère compter là-dessus plutôt que de fidéliser des équipes de soignants, ça me met K.-0. Ça me rend très triste.

 J’avais d’abord intitulé cette chronique « Mon baptême en hélicoptère », j’ai essayé d’en rire un peu, je pensais raconter la vie du nouveau-né devenu grand, rapportant sur un divan sa mésaventure précoce; mais je n’ai pas réussi. Je vois seulement ce marmot évacué sans ses parents, dans le fracas des rotors, dans le stress des infirmières meurtries. Je pense à ses parents, sidérés par tant de cruauté.

Ça commence comment, déjà, le serment d’Hippocrate?

Ah oui : « primum non nocere ». « Premièrement, ne pas nuire. »

Notre ministre de la Santé n’en a rien à foutre, de ce serment. Sans honte, il participe à la destruction d’une idée, d’une institution, et d’individus, adultes et enfants.

Je viens de voir une publicité dans le métro : c’est un ouvrage d’Hippocrate qui a l’honneur d’être le millième volume de la collection « Budé »(1), -vous savez, cette formidable collection bilingue dans laquelle nous avons tous étudié le grec et le latin. Je vais en faire parvenir un exemplaire au ministère de la Santé. Comprenne qui pourra.


Yann Diener. Charlie Hebdo. 23/11/2022


  1. « Sur les fractures, d’Hippocrate » (éd. Les Belles Lettres).

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