BRÉSIL

Les derniers indiens isolés, un enjeu de civilisation

De tous les chantiers qui attendent Lula, il y en a un sur laquelle la planète entière à les yeux rivés : la sauvegarde de l’Amazonie. Mais on Oublie que dans cette forêt il y a aussi des gens. Parmi eux, certains demandent une attention très particulière : les tribus dites « isolées » ou « non contactées », qui vivent totalement coupées du monde moderne. On en dénombre plus d’une centaine au Brésil. Elles sont menacées d’extinction par la déforestation, et leur sauvegarde est un enjeu pour toute l’humanité.


Je sais que c’est difficile à imaginer, surtout si vous êtes de ceux que la simple idée d’une journée sans Instagram ou Twitter submerge d’une insupportable angoisse, mais il y a encore des gens sur terre qui vivent sans téléphone portable. Pire encore, qui ne connaissent ni l’électricité, ni la bagnole, ni les jeans…

En fait, ils ne savent absolument rien du monde moderne. Pour les trouver, il faut pénétrer les profondeurs extrêmes de quelques forêts tropicales. Ces gens, qui vivent en autarcie et sans aucun contact avec notre civilisation, forment les «tribus isolées », ou «peuples non contactés ». Difficile d’estimer leur nombre exact, mais il en existerait un peu moins de 200 sur toute la planète. Il y en a quelques-unes en Nouvelle-Guinée, mais la grande majorité d’entre elles vit clans les rares zones encore épargnées de l’Amazonie.

Bien qu’elles soient isolées, on sait tout de même deux ou trois choses sur ces populations, grâce à l’organisation brésilienne qui s’efforce de les recenser et de les protéger (mais sans les approcher) : la Fondation nationale de l’Indien (Funai). Ses experts évaluent à environ 120 le nombre de tribus au Brésil qui n’ont « jamais établi de contact permanent avec la société brésilienne ».

Certaines sont dans le nord du pays, près de la frontière vénézuélienne. Mais c’est surtout la vallée de Javari, dans l’Ouest et aux confins des frontières colombienne et péruvienne, qui concentre le plus grand nombre d’Indiens isolés (une quinzaine de populations, pour un total de quelques milliers de personnes).

Si ces tribus n’ont aucun contact avec le monde extérieur, il ne s’agit pas d’un sort imposé par l’isolement géographique, mais d’un choix. Elles savent qu’il existe d’autres humains en dehors de leur forêt. Mais ce qu’elles en voient ne leur fait pas du tout envie. C’est ce qu’explique la Commission interaméricaine des droits de l’homme (IACHR) : « Ces tribus, soit eux directement, soit leurs ancêtres, ont déjà eu des contacts avec des personnes extérieures à leur peuple. Mais la plupart de ces contacts ont été violents […j, ce qui les a conduits à retourner à l’isolement. » Plutôt que tribus « non contactées », il vaut donc mieux les qualifier d’« isolées volontaires ».

On comprend qu’elles rejettent un monde extérieur qui ne leur apporte que des emmerdes. Ces peuples ont affaire aux exploiteurs de la forêt (bûcherons, compagnies minières, pétrolières…) qui détruisent leur habitat et parfois les assassinent carrément. Mais même quand les contacts sont pacifiques, ils peuvent être meurtriers. Ces indigènes vivent très bien avec des microbes qui tueraient un citadin en quelques jours. En revanche, ils ne sont pas immunisés contre les maladies du monde moderne. C’est ainsi que la tribu des Matis, dans la vallée de Javari, a été décimée par une épidémie de pneumonie, aussitôt après être entrée en contact avec notre civilisation, en 1978.

Même animés de bonnes intentions, tous les visiteurs sont dangereux. C’est le cas, par exemple, des missionnaires évangéliques qui les approchent pour les convertir – ou plutôt les « sauver », disent-ils (drôle de conception du salut qui consiste à les exposer à un risque mortel). Le danger peut aussi venir de certains scientifiques qui cherchent à les étudier. Ou de journalistes tout fiers de ramener un « scoop de premier contact » avec une tribu isolée, en se fichant totalement des conséquences de leur visite (en 2008, une équipe de télé britannique a filmé une tribu isolée, leur refilant une grippe qui a tué quatre d’entre eux). Il n’existe qu’un seul moyen de respecter ces populations : les laisser tranquilles, comme elles le souhaitent.

C’est ce à quoi s’emploie la Funai. Premier défi : il faut localiser ces tribus. Tous les moyens sont bons, traces au sol, clichés aériens, témoignages d’indigènes qui les auraient croisées… Ensuite, protéger leur territoire. Mais pour ça, il faut affronter de véritables tueurs. Rien que dans la vallée de Javari, trois personnes qui documentaient les atteintes à l’environnement ont récemment été assassinées par des trafiquants : en 2019, un collaborateur de la Funai, Maxciel Pereira dos Santos, et en juin 2022, le journaliste britannique Dom Phillips et l’expert brésilien des peuples autochtones en Amazonie Bruno Pereira.

La protection des Indiens isolés demande des moyens financiers, techniques et sécuritaires. Sur ce plan, Bolsonaro a été très clair : il a coupé les fonds à la Funai et exprimé sans détour le peu de considération qu’il a pour les Indiens. En 2019, à des journalistes qui s’inquiétaient de ces populations, il répondait : «Vous voulez que les peuples indigènes continuent comme des hommes préhistoriques, sans accès à la technologie, à la science, à l’information et aux merveilles de la modernité ? »

L’ex-président d’extrême droite n’a aucun état d’âme pour ces hommes en pagne sur la route des businessmen : « Il n’y a pas de territoire indigène où il n’y a pas de minerais […] Je ne rentre pas dans cette absurdité de défendre des terres pour les Indiens » (Campo Grande News, 22 avril 2015).

Le mépris de Bolsonaro pour les Indiens atteignait son apogée quand il regrettait l’abandon de cette bonne vieille méthode qui a fait ses preuves, à savoir l’extermination pure et simple : « C’est dommage que la cavalerie brésilienne n’ait pas été aussi efficace que les Américains, qui ont exterminé leurs Indiens » (Correio Braziliense, 12 avril 1998).

Lula, à l’inverse, s’est engagé à respecter les peuples isolés. Les indigènes le lui ont bien rendu en votant massive­ment pour lui (on parle évidemment de ceux qui sont intégrés dans la société brésilienne). Pour ne prendre que les deux villes les plus proches de la vallée de Javari, Tabatinga et Atalaia do Norte, elles ont respectivement voté à 67 % et 80 % pour Lula.

Ce dernier redonnera certainement des moyens à la Funai. Ça, c’est facile. Mais ça ne suffira pas. Il lui faudra aussi affronter la question des intérêts économiques. Ce qui est une autre paire de manches. Les Indiens isolés ont le malheur de vivre dans des territoires très convoités. C’est ce qu’a montré l’équipe du biologiste Philip Fearnside, chercheur à l’Institut national de recherche en Amazonie (Inpa), à Manaus. Il a recensé les endroits où vivent des tribus isolées. Et en parallèle les projets de mines.

Le résultat est terrible pour les Indiens, car les deux cartes se recoupent, à en croire les scientifiques : «Dans les terres indigènes où vivent des groupes isolés, on compte 3 645 projets de mines […] la situation est inquiétante pour 21 groupes isolés où se concentrent 97 % des projets de mines. » Rien d’étonnant à ce que les trafiquants de la forêt convoitent les terres de tribus isolées. Celles-ci vivent, par définition, dans des endroits encore inexplorés, et c’est forcément là qu’il y a le plus de choses à découvrir, et donc à exploiter.

L’enjeu est à la fois très simple et très effrayant. Pour les massacreurs de la forêt, c’est toujours plus de profit. Pour les Indiens, toujours moins de membres. Or les démographes estiment qu’en dessous d’une cinquantaine d’individus une population ne peut plus se renouveler et survivre. Plusieurs tribus ont franchi ce seuil fatidique, et ont déjà totalement disparu.

Certaines associations n’hésitent pas à parler de « génocide ». Il est vrai que ce mot malheureusement galvaudé ne doit pas être employé à tort et à travers. Mais dans ce contexte, il peut s’avérer approprié. La Convention des Nations unies définit le génocide comme «l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux », ce qui, selon l’IACHR, « peut être pertinent pour certaines populations indigènes isolées ».

Peu importe le mot. Ce qui est sûr, c’est que le sort des Indiens isolés concerne toute l’humanité. On les a longtemps et stupidement qualifiés de « sauvages »… alors qu’ils font au contraire preuve d’une grande sagesse en refusant un monde dont ils ont saisi les dangers sans avoir besoin de le connaître. Alors que notre société dite «moderne» a largement prouvé sa sauvagerie en détruisant la planète. Aujourd’hui, la véritable modernité n’est pas, comme disait Bolsonaro, d’en imposer les « merveilles » à ceux qui n’en veulent pas, mais, au contraire, de les aider à y échapper.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. 16/11/2022


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