Le Quatar et l’Oxygène

Le seul élément de bon sens dans le dossier très chaud de la World Cup 2022, c’est la compacité des huit stades groupés autour de Doha. Mais la déraison ne tarde pas à déferler. Leurs quelque 380 000 places cumulées seront après un mois de tournoi mises à ta disposition des douze équipes de la Qatar Stars League, dont les matchs attirent en moyenne 350 spectateurs… Auparavant, des dizaines de milliers de pèlerins du football auront fait chaque jour, à cause du manque d’hébergements sur place, l’aller et le retour avec les Émirats arabes unis et Bahreïn à bord de 160 gros-porteurs de la Qatar Airlines, dont des A380. D’emblée, le bilan kérosène, le bilan carbone et le bilan décibels de l’événement sont plombés. Pour les plus riches, le MSC Poesia et le MSC World Europa, deux méga-navires de croisière crachant du soufre et voraces en électricité, seront en permanence à quai au Doha’s Grand Terminal.

Tous entassés dans des conteneurs.

Le conteneur est tendance. Ainsi, l’arche de conteneurs est le nouveau monument historique du Havre et de son port. Des résidences universitaires et des résidences secondaires sont faites de conteneurs recyclés. Les urbanistes nous emmènent en bateau comme des marchandises.

Le Qatar n’échappe pas à la mode et à l’opportunité de caser pour la Coupe du monde un maximum de gens dans un minimum de place et de temps : 40 000 migrants de luxe vont payer cher pour être entassés dans les 974 conteneurs du « Stade 974 », soit 41 par conteneur. L’arène est enchâssée dans une armature métallique garantie en acier de deuxième fusion.

Dessin de Zorro – Charlie Hebdo

Quand le Mondial sera fini, le « 974 » sera démonté, et les conteneurs maritimes repartiront dans le « shipping » ou seront convertis en modules habitables pour les migrants bas de gamme. Les 40 000 sièges en plastique multicouche seront « donnés » à des pays en voie de développement en témoignage de la générosité du Qatar et de la Fifa (Fédération internationale de football association), ce qui évitera les frais inutiles dela valorisation de 40000 déchets.

Le « 974 » ne fait pas débat. Son côté Lego est salué par tous, même dans la fan zone de la transition écologique, qui y voit une prometteuse agilité capable d’installer au coeur d’événements divers des capacités de stockage d’êtres humains, de biens matériels et, pourquoi pas, de déchets, et de les retirer le moment venu. Le conteneur maritime standard de 40 pieds prend la succession du mobile home.

A fond sur le gazon.

Dès 2012, des expérimentations végétales ont été lancées pour sélectionner le couteau suisse du gazon, tolérant aux 50 °C de l’été et aux 30 °C de l’hiver, aux pluies très éparses, à la faible luminosité des stades semi-ouverts, à l’arrosage avec de l’eau de mer dessalée ou avec les rejets chargés en micropolluants de la station d’épuration des eaux usées de Doha. En 2014, la variété brevetée Platinum TETM Paspalum d’Atlas Turf International a été élue au détriment de la Zoysia et de la Bermudagrass.

La compagnie américaine est le leader mondial du gazon de golf et des terrains de sport dans les régions arides, comme à Phoenix, Arizona. L’émirat a importé chaque année 140 tonnes de graines à bord d’avions climatisés pour la pépinière de 42 hectares en plein désert à côté du Lusail Iconic Stadium, où aura lieu la finale. Le Qatar se dit prêt à répondre à toute urgence gazon.

En cas de besoin, il pourra être découpé, transporté et déroulé pour un match « en moins de huit heures », assure Mohamed Al Atwaan, chef de projet du «974 ». Depuis le début du mois de septembre, les huit terrains principaux et les 136 terrains d’entraînement sont arrosés chaque jour par un corps de jardiniers d’élite avec 10 000 à 50 000 l en fonction de la température ambiante. Un cocktail de fongicides est régulièrement pulvérisé pour éradiquer les champignons, et les pelouses sont sous rafraîchissement artificiel grâce à une climatisation sophistiquée.

La clim sauve la planète.

Le magicien de l’événement, c’est le « docteur » Saud Ghani, professeur d’ingénierie mécanique à l’université du Qatar et surnommé « Dr C00l» par ses pairs. Le DrCool se moque de l’étude publiée en février 2018par trois collègues de l’université Hamad Bin Khalifa. En conclusion, ces chercheurs à contre-courant disent que «presque 36 % de l’électricité produite [au Qatar] est consommée par la climatisation» et que « c’est sans doute le pourcentage le plus élevé dans le monde ».

Parmi d’autres exemples saisissants, les trois lanceurs d’alerte précisent que pendant l’été beaucoup de résidents de l’émirat prennent de longues vacances et laissent la climatisation ouverte dans leur appartement ou leur maison, à la demande des bailleurs et des syndics de copropriété ou de leur propre initiative, pour éviter à leur retour les effets potentiels d’une cani­cule prolongée.

Le Dr C00l, sous la direction du tout-puissant Comité suprême World Cup 2022 de la monarchie, clame que la deuxième génération de la climatisation mise en oeuvre par le Qatar à cette occasion sera un exemple pour le reste du monde.

Le DrCool n’est pas avare de raffinements pour les joueurs et le public. Dans les stades climatisés et semi-ouverts, la température sera maintenue à 21 °C par des tuyères d’air froid au niveau de la pelouse et par des, diffuseurs sous chaque siège au niveau des chevilles. Le DrCool rappelle qu’un être humain produit par heure 70 g de sueur, et il veut débarrasser les spectateurs de ce fléau avec sa vague rafraîchissante climatisée. Le DrCool veut ruiner l’industrie

du déodorant. Surpassant les experts du Giec, qui désignent le cheptel de bovins domestiques comme un acteur majeur du réchauffement climatique, il souligne qu’en une heure, un être humain dégage autant de chaleur que deux ordinateurs portables. Cette nouvelle statistique pratiquement inédite est particulièrement déprimante si on la rapporte aux 80 000 privilégiés qui assisteront, pendant quatre heures, depuis les flonflons d’ouverture jusqu’au clap de fin, à la finale de l’événement mondial.

Regardée simultanément par trois milliards d’êtres humains sur des écrans extra-larges et plats consommant un maximum d’électricité, la finale du 18 décembre 2022 sera un défi planétaire pour les économies d’énergie. Si par malheur la France et l’Allemagne par exemple sont finalistes, ce dimanche 18 décembre vers 16 heures pourrait bien, si en plus il fait froid, connaître le black-out de l’électricité tant redouté dans l’Union européenne. La Coupe du monde de foot 2022 s’y terminerait dans le noir.

Après cet exploit, l’émir du Qatar et ses proches pourront, avec faucons et cuisiniers, se refaire en janvier une santé au Pakistan en chassant par dérogation les outardes houbara en voie d’extinction et en les mangeant avec délectation, comme ils le font chaque année.


Jacky Bonnenains. Charlie hebdo. N° 2H. Hors-série


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