Le Foot et le dopage

On pourrait croire que les footballeurs sont moins dopés que les autres sportifs. La bonne blague.

S’ils se font moins prendre, c’est qu’ils ont su développer les moyens d’échapper aux contrôles.

Si vous êtes aussi à l’aise avec un ballon qu’un dindon avec une flûte traversière, vous aurez beau ingurgiter toutes les armoires à pharmacie du monde, ce n’est pas ça qui vous fera placer le ballon dans les buts. Certes, le foot est un peu plus technique que la bicyclette, où il suffit de pédaler comme un forçat. Cependant, le savoir-faire dépend aussi de la condition physique : plus le footballeur est en forme et moins il est essoufflé, plus ses tirs seront précis.

C’est ce que montre la thèse de doctorat en pharmacie d’Alexandre Nicolaï, intitulée « Dopage : la face « cachets » du football ». L’auteur dresse la liste d’un tas de produits qui peuvent améliorer les performances du footballeur : stéroïdes anabolisants, pour « une meilleure capacité de récupération […] et un gain en endurance », EPO afin d’« obtenir une meilleure oxygénation des tissus musculaires », cocaïne qui « permet une meilleure réactivité, une prise de décision plus rapide », ou encore diurétiques, très utiles « pour augmenter la quantité d’urine excrétée, masquer d’autres produits interdits et donc échapper à un contrôle positif »… Ce ne sont donc pas les drogues qui manquent.

Alexandre Nicolaï fait aussi le bilan des contrôles antidopage effectués lors de toutes les Coupes du monde de foot entre 1966 et 2010. Au total, 2 854 analyses. Et dans le lot, combien de footballeurs pris en flagrant délit de dopage? Eh bien… seulement trois cas positifs, pas un de plus ! Soit 0,11 % des sportifs testés. D’après ces statistiques, c’est merveilleux, les footballeurs ne se doperaient pas.

C’est aussi la conclusion de la Fédération internationale de football. Dans son dernier rapport sur le dopage (« Anti-doping report 2020/2021 »), cette instance présente les résultats des tests effec­tués durant l’année. Sur 602 contrôles, tenez-vous bien : un seul cas positif ! Et encore, il n’est même pas dû à un produit dopant d’après la Fifa, qui estime que « la consommation de viande est la source la plus probable de ce résultat atypique ». Là encore, tout va bien, les footballeurs sont des êtres parfaitement sains.

Mais le monde enchanté du ballon ne tourne pas rond pour tout le monde. Du moins, pas pour Jean-Pierre de Mondenard, médecin du sport et auteur de plusieurs ouvrages sur la question (notamment Dopage dans le football. La loi du silence, éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2010). Ce spécialiste estime que si les footballeurs se font rarement choper, c’est que « les laboratoires cherchent des substances que les sportifs ne prennent pas, tandis que les sportifs absorbent des dopants que les analyses ne détectent pas ».

Jean-Pierre de Mondenard cite l’exemple de la caféine. Il ne s’agit pas d’avaler une ou deux tasses de caoua avant le match. Pour un effet béton, les footballeurs prennent cette substance en comprimés ou en injections. Résultat, « cela augmente l’exci­tabilité, améliore la détente de la jambe et la précision du tir ».

Et pourtant, la caféine ne fait pas partie des substances recherchées en compétition, déplore Jean-Pierre de Mondenard : « De 1982 à 2004, elle était dans la liste des produits interdits, mais elle en a été retirée par l’Agence mondiale antidopage. On peut supposer que c’est lié au fait qu’un des principaux sponsors du Comité international olympique est Coca-Cola. »

Encore plus étonnant, les footballeurs peuvent utiliser… du Viagra. Les comprimés bleus sont plus connus pour leurs vertus dopantes dans un lit que sur un terrain de sport. Et il est vrai que les footballeurs auraient du mal à courir avec un portemanteau dans le short. Mais pour provoquer une érection, il faut une stimulation sexuelle, ce qui arrive rarement dans un match de foot (sauf après un but, quand les joueurs se sautent dessus comme dans une partouze gay).

Ce­pendant, dans un match, le Viagra « a comme effet principal de faciliter le transport d’oxygène, de sorte que le joueur est moins essoufflé et il a plus d’endurance pourtant, le Viagra n’est pas non plus recherché dans les tests antidopage.

Quand on creuse la question, on découvre que l’Agence mondiale antidopage établit deux listes : celle des substances interdites « en compétition », et celle des substances interdites « en permanence ». Bizarrement, ces listes ne coïncident pas. Il y a donc des molécules interdites lors des matchs, mais pas pendant les entraînements. C’est le cas, par exemple, du cannabis, de la cocaïne ou du captagon (plus connu comme la « drogue des djiha­distes »). On pourrait croire que le dopage à l’entraîne­ment n’augmente pas la performance en match, mais Jean-Pierre de Mondenard dément formellement : « Si on augmente la capacité physique à l’entraînement, on en bénéficie le jour du match. » Même le gardien de but, qu’on pourrait croire à l’abri du dopage vu qu’il court très peu, « peut prendre du cannabis pour augmenter sa vision périphérique ».

Ils sont rares, mais quelques footballeurs ont osé parler du dopage. Ainsi, Jean-Jacques Eydelie et Jean-François Larios, anciens joueurs respectivement à Marseille et à Saint-Étienne, ont avoué avoir ingurgité du captagon. Et Zinedine Zidane a reconnu avoir pris de la créatine quand il était à la Juventus de Turin…

l’un des témoignages les plus détaillés est celui de Marcel Desailly, dans son autobiographie Capitaine, quand il raconte ses souvenirs dans l’équipe de Marseille : « Parfois, alors que nous sommes dans le car en route pour le stade, l’un des toubibs distribue des pilules. Sous l’oeil de Tapie, il passe entre les rangées de sièges, ouvre sa boîte miracle, donne une pilule à un joueur, puis à un autre, et ainsi de suite jusqu’au fond du car […] Tapie regarde bien qui prend, qui ne prend pas. Une gorgée d’eau minérale suffit pour que cela descende plus vite. […] Aujourd’hui encore, à l’heure d’évoquer ces souvenirs marseillais, j’ignore quels étaient ces cachets. »

Bref, il ne faudrait pas nous prendre pour des idiots en nous faisant croire que le ballon c’est la santé, la loyauté et l’esprit d’entraide. Comme tous les sports professionnels, et sans doute encore plus que les autres, le foot est avant tout un monde de requins, de mafieux et de dealers.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. Hors-série n° 2H – novembre/décembre 2022


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