Foot : un “terrain” politique

Difficile de faire l’impasse sur le mariage tumultueux de la politique et du ballon rond.

Retour sur cent cinquante ans de relations plus qu’étroites… et parfois contrariées du football, avec l’historien Fabien Archambault  

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  • Forcément politique, le ballon rond

En Europe, jusqu’aux années 60, la grande affaire sportive est le cyclisme, pas le football. Lors de la finale de la Coupe du monde en Italie, en 1934, sur les cinquante mille spectateurs, la moitié sont des militaires « mobilisés » pour remplir les tribunes… L’Italie est encore un pays rural, et le foot un sport urbain (le sport des classes moyennes).

Le basculement se produit grâce à plusieurs institutions:

  • L’Église catholique (en diffusant le football à travers ses nombreux « patronages ».
  • Des syndicats ouvriers (Championnats et équipes corporatives)
  • Des industriels, comme la famille Peugeot, qui milite pour un championnat de France professionnel unifié.

Grâce à ces institutions, le foot passe, après guerre, devant le cyclisme en matière de popularité.

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  • Des joueurs « neutres » ou engagés?

Le football est assez plastique: les joueurs (souvent des hommes jeunes et sans conscience politique) prennent rarement position. De peur de s’aliéner une partie du public.

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En fait, les rares footballeurs politisés sont à chercher dans la génération du baby-boom, dans les années 1970.

Le Néerlandais Johan Cruyff en est une grande figure : il se prononcera pour le boycott de la Coupe du monde en Argentine en 1978 et n’y participera pas (même si on l’a aussi dit blessé).

En France, Dominique Rocheteau, dans les années 1970, incarne cette figure rare du footballeur à conscience politique.

Mais, dans ce registre, c’est évidemment l’Argentin Diego Maradona qui s’impose, véritable footballeur militant, engagé auprès des classes populaires souffrant des effets dévastateurs du néolibéralisme.

  • Comment devient-on un grand pays de foot ?

Il faut des institutions (entreprises, syndicats, Église catholique…) qui s’investissent afin de former et payer les meilleurs joueurs. La France, au mitan des années 50, collectionne les rendez-vous manqués.

Le Stade de Reims, financé par des industriels du champagne en manque de publicité, est en finale de la première Coupe des clubs champions européens [future Ligue des champions, créée à l’initiative du journal L’Équipe, ndlr] en 1956 face au Real Madrid.  Malheureusement, le club de Raymond Kopa s’incline de peu (3-4).

En 1958, à la Coupe du monde, la France, composée essentiellement de joueurs rémois, échoue en demi-finale contre le Brésil. Si elle avait gagné, on aurait tout à fait pu imaginer le général de Gaulle, à peine revenu au pouvoir, devenir le parrain des Bleus, à la manière du « vieil » Adenauer avec l’Allemagne quatre ans plus tôt. Tout ce qui peut donner du prestige et de la vigueur à la nation l’intéresse…

L’année suivante, en 1959, Reims s’incline une nouvelle fois en finale, encore face à Madrid. Une tradition aurait pu se créer à ce moment-là mais ces échecs font reculer les industriels, qui ne paient pas assez les joueurs.

Face aux risques de blessures, beaucoup préfèrent la « sécurité de l’emploi » et continuent à travailler à l’usine, gardant le statut d’amateur. Bref, ça ne prend pas et le foot français entame une longue traversée du désert.

Elle s’achèvera au début des années 70 grâce à Saint-Étienne, porté par les groupes Casino et Manufrance. La première (et seule) Ligue des champions gagnée par un club français n’arrive qu’en 1993 grâce à l’OM de Bernard Tapie, et notre première Coupe du monde cinq ans plus tard.


Olivier Pascal-Moussellard et Richard Sénéjoux – Télérama N° 3801 – 16/11/2022 – (Extraits)


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