IRAN : La bataille du voile

Elles ont connu l’opprobre du régime des mollahs et l’exil.

Elles sont iraniennes [et prennent la parole avec force pour soutenir la révolte des femmes dans leur pays]. Elles sont actrices. [Amies de longue date,] elles sont nées, à deux ans d’écart, sous le régime islamique. Les splendides et vibrantes Golshifteh Farahani et Zar Amir Ebrahimi sont amies et soeurs d’exil.

La première est devenue star en son pays, dès l’âge de 14 ans, avant d’être la première Iranienne castée dans un film hollywoodien, Mensonges d’État, de Ridley Scott (2008). Elle y jouait sans voile et fut contrainte à l’exil. Devenue un trésor national français et une actrice follement internationale, elle a fait de sa nudité un drapeau de liberté, et sa filmographie voyage de Louis Garrel à Hiner Saleem, en passant par Jim Jarmush ou la série VTC.

La seconde a reçu le Prix d’interprétation au Festival de Cannes cette année pour son rôle de journaliste particulièrement courageuse, en lutte contre l’oppression religieuse et le sexisme, dans Les Nuits de Mashhad, d’Ali Abbasi. Elle aussi réfugiée en France depuis 2008, cette actrice qui commençait à devenir extrêmement populaire grâce à des séries télé, a dû fuir l’Iran du jour au lendemain, à la veille de sa condamnation à dix ans d’interdiction de toute activité artistique, et à une peine de quatre-vingt-dix coups de fouet. Tout cela à cause de la diffusion malveillante sur Internet d’une vidéo très intime avec son petit ami de l’époque.

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Depuis le meurtre de l’étudiante Mahsa Amini, en septembre, et le début des manifestations réprimées dans le sang, Golshifteh Farahani et Zar Amir Ebrahimi […] veulent le crier d’une même voix.

Interviewées ensemble le 1er novembre 2022 mais à des milliers de kilomètres l’une de l’autre (Zar à Los Angeles pour la campagne des Oscars, […] Golshifteh en tournage de par le monde avec une halte à Buenos Aires pour chanter l’hymne de la libération sur scène avec Coldplay), elles tenaient pourtant à conjuguer leur énergie de survivantes et de déracinées. Pour témoigner en faveur du plus beau des slogans : Femmes, Vie, Liberté.

  • Quelle a été votre première réaction au début des manifestations en Iran?

Golshifteh Farahani Moi qui suis peu active sur les réseaux sociaux, mes doigts se sont mis à taper tout seuls sur mon téléphone. Et j’ai commencé à accepter toutes les interviews, alors que, d’habitude, je fais attention aux médias auxquels j’accepte de parler. N’importe qui veut me faire parler de l’Iran? Je suis là !

Zar Amir Ebrahimi II y a quelques mois, lors d’une interview, j’avais prédit que la prochaine révolution en Iran serait féminine.

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  • Quand vous étiez jeunes, en Iran, vous vous coupiez les cheveux. Aujourd’hui les jeunes filles revendiquent, au risque de leur vie, de les laisser au vent.

G.F. L’été de mes 16 ans, j’ai reçu de l’acide dans le dos pour une histoire de cheveux, alors je les ai rasés, et la nuit, pour sortir, je me faisais passer pour un garçon. Libérer sa chevelure est un geste d’une force symbolique sans précédent. Le voile est la base de l’oppression islamique sur la femme. S’il tombe, le reste s’effondrera.

Z.A.E. À l’époque, notre seule manière de résister était de nier notre féminité. Adolescente, je me suis coupé les cheveux pour des raisons similaires à celles de Golshifteh. J’avais 14 ans et mon père m’avait autorisée à prendre un taxi pour aller faire une course. À l’arrière (les taxis sont publics en Iran), un homme m’a demandé de rectifier mes cheveux qui dépassaient un peu de mon voile. Je n’ai pas compris que c’était un policier. Il a fait descendre tous les passagers et a forcé le chauffeur à m’emmener au poste de police.

J’ai passé plusieurs heures dans une cellule, au milieu de suspects et j’ai été témoin de violents passages à tabac. Mon père est venu me chercher, j’étais traumatisée. À la minute où je me suis retrouvée chez moi, j’ai attrapé une paire de ciseaux. J’admire tant ces filles et ces femmes qui revendiquent leurs cheveux jusqu’à la mort.

  • Votre génération a dû composer avec la dictature…

G.F. Nous étions traumatisées par la guerre, et coincées par l’idéologie de nos parents qui avaient fait la révolution, que ce soit dans les partis communiste, nationaliste ou islamiste… Même mon père, intellectuel et féministe, était incapable de se libérer des traditions et il n’acceptait pas mes petits amis.

Notre liberté, nous l’avons vécue dans les sous-sols. […] Notre génération est détachée des « istes », elle ne se bat pas pour une idéologie ou une autre, mais seulement pour la liberté. Impossible de corrompre ce combat, de le leur voler.

Z.A.E. Même si nos parents étaient des gens ouverts, l’atmosphère créée par le gouvernement les muselait. Mon père, qui vient d’une famille aristocrate, avait surtout peur pour moi. M’accorder de la liberté, c’était me mettre en danger. Et tout le monde, à cette époque, évitait le sujet du hijab comme si ce n’était pas le problème majeur.

G.F. Auparavant, le peuple manifestait pour avoir à manger ou contre le prix du carburant. Mais manger ou conduire sans oxygène, sans liberté, quelle blague !

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  • Votre consoeur, Taraneh Allidousti, interprète de Leila et ses frères, a été condamnée en 2020 à cinq mois d’emprisonnement avec sursis pour avoir diffusé une vidéo montrant la police des moeurs en train de violenter une femme sans voile.

G.F. Elle aussi aune grande bouche! Impossible de la faire taire. Et elle a énormément contribué à lancer le #MeToo iranien, qui, vous vous en doutez, est nettement plus compliqué qu’en France. Elle est exemplaire en tant qu’artiste restée sur place : elle pousse les limites au maximum en réussissant à ne pas être emprisonnée.

  • Pensez-vous que la communauté internationale réagit suffisamment?

Z.A.E. Sûrement pas quand Emmanuel Macron serre la main au président Ebrahim Raïssi ! […] En fait, c’est le problème du nucléaire qui semble pétrifier les gouvernements internationaux. Tout le monde s’inquiète, à raison, à propos de la Russie qui détient l’arme nucléaire, mais le problème va se poser avec l’Iran. […] Comment penser qu’il respectera des accords sur le nucléaire ? Le problème de l’islamophobie en France semble aussi gêner la classe politique. En France, porter le hijab est considéré comme une sorte de liberté, et certains dirigeants politiques perdraient des électeurs s’ils condamnaient le port du voile en Iran. Il y a un conflit sémantique sur la notion de liberté.

G.F. C’est comme si un Iran libre ne semblait utile à personne! […] cette image d’un Iran dangereux les arrange.

[…]

Z.A.E. Et l’Unicef ? Le gouvernement iranien tue des enfants, quarante lycéens encore hier (lundi 31 octobre), et pas un seul post sur le compte Instagram de cette organisation des Nations unies pour l’enfance ! En ce moment, ce genre de silence est un crime.

G.F. Les Nations unies se taisent, les féministes du monde entier aussi. Le peuple iranien a toujours été seul? Cela ne change pas.

  • Vous allez continuer à être une chambre d’écho?

G.F. Que sommes-nous d’autre, nous les femmes, nous les exilées, que des caisses de résonance? Nous contribuons humblement à ce que les cris ne se perdent pas. […] L’écrivain-réalisateur afghan Atiq Rahimi dit que même si nous, les artistes, nous ne pouvons pas réveiller les dictateurs, au moins nous perturbons leur sommeil. Nous sommes là et nous continuerons de les déranger. Sans relâche, je continuerai à mettre mon doigt dans l’oeil du gouvernement islamique.


Propos recueillis par Guillemette Odicino. Télérama. N°3801 -16/11/2022


Une réflexion sur “IRAN : La bataille du voile

  1. bernarddominik 18/11/2022 / 08:30

    J’admire ces femmes courageuses et regrette notre impuissance à les aider. Mais l’Iran c’est une civilisation extraordinaire et c’est triste de passer du régime du shah à celui des ayatollah

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